septembre
Voltaire répond à d'Alembeit de son château de Ferney, par Genève, 15 septembre 1762 :
(( Comment peut-on imaginer que j'aie persécuté Jean- Jacques? voilà une étrange idée; cela est absurde. Je me suis moqué de son Emile, qui est assurément un plat personnage ; son livre m'a ennuyé; mais il y a cinquante pages que je veux faire relier en maroquin. En vérité, ai-je le nez tourné à la persécution? Croit-on que j'aie un grand crédit auprès des prêtres de Berne? Je vous assure que la prêtraille de Genève aurait fait tomber sur moi, si elle avait pu, la petite correction qu'on a faite à Jean-Jacques, et j'aurais pu dire :
Jam proximus urdcl.
Vcalegon
si je n'avais pas des terres en France, avec un peu de protection. Quelques cuistres de calvinistes ont été fort ébabis et fort scandalisés que l'Illustre République me permît d'avoir une maison dans son territoire, dans le temps qu'on brûle et qu'on décrète de prise de corps Jean-Jacques le Citoyen; mais comme je suis fort insolent, j'en impose un peu, el cela contient les sots. »
Voltaire s'indigne d'autant plus des accusalions dont il est l'objet que non seulement, s'il faut l'en croire, il n'a pas attaqué Rousseau, mais qu'encore il l'a défendu au point de se compromettre. L'affirmation peut paraître excessive, on n'en demandait pas tant au philosophe. Il faut lire en quels termes plaisants il fait l'aveu, pour l'édification publique, de sa conduite généreuse. C'est encore d'Alembert qui reçoit ses confidences.
« Savez-vous dans quel temps ce malheureux faisait ces belles manœuvres? C'était lorsque je prenais vivement son
V 0 I.T MUE KT J . -.1 . K O r S S E A U 230
parti, au hasard mémo do passor pour mauvais chrétien : c'était en disant aux magistrats de Genève, quand par hasard joies voyais, qu'ils avaient fait un(> vilaine action eu brûlant Emile et en décrétant Jean-Jacques: mais le babouin, m'ayant offensé, s'imaginait que je devais le haïr, et écrivait partout que je le persécutais dans le temps que je le servais et que j'étais persécuté moi-môme*. »
Sans croire avi louchant récit de A'ultaire, on peut reconnaître qu'il avait conservé pour Rousseau, en dépit de ses mauvais procédés et de ses injures, une véritable faiblesse et qu'encore en 1762, Jean-Jacques, s'il rcùl voulu, aurait pu trouver à Ferney un asile assuré.