‹ Voltaire et J.J. RousseauChapitre 164 sur 333 · juillet · texte numérisé non relu

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Ces perfides paroles étaient de nature à soulever contre les Troncliin les haines populaires les plus vives. Le docteur n'ignorait pas les dangereux propos de Rousseau et il en donnait au pasteur Vernes une raison singulière. Mais, avant de citer la lettre de Troncliin, il est bon de rappeler les faits auxquels elle se rapporte.

Nous avons vu que le secret de Jean-Jacques, l'elatif à ses enfants, après avoir été fidèlement gardé pendant de longues années, s'était trouvé ébruité; quelques personnes furent mises au courant de la vérité, mais les faits dataient de loin, on ne pouvait les vérifier, en général tout se bornait à des suppositions, la certitude manquait. Troncliin, grâce probablement à ses amis de Paris, était très exactement renseigné; il connaissait la vérité par des témoins sûrs, indiscutables, et c'est à la connaissance de ce secret qu'il attribuait la haine du philosophe.

« Vous souvient-il de la lettre do Diderot? écrivait le docteur au pasteur Vernes. Eh bien, je suis aussi sûr de ce que je vous ai dit, que vous l'êtes d'avoir vu cette lettre, et on sait bien que j'en suis sur : hinc furor, hinc lacrymx. Tous les témoins oculaires, et il y en a quatre, sont pleins de vie. Ces quatre témoins et la conscience, qui est le cinquième, font un contraste bien humiliant avec l'austérité de la morale qu'on affiche. C'est une torture continuelle, ce sont cinq bourreaux qui arrachent les ongles, et qui tenaillent sans cesse. Oh! que cet état est affreux! j'en ai la plus grande compassion, je vous jure. Plaignons, mon bon ami, ce malheureux, d'autant plus malheureux que

le rôle qu'il a joué et qu'il joue est incompatible avec le souvenir de ses fautes. Je me rappelle que je vous disais un jour, que la chasteté est essentielle à la vertu. Vous me le disiez aussi. Plus je vis, plus je réfléchis, et plus je me le persuade. Que tout ceci pourtant reste entre nous, car nous ne voulons point la mort du pécheur. A Dieu ne plaise* ! »

Nous ne savons jusqu'à quel point le grief imaginé par le docteur était fondé. N'eût-il pas existé que la haine de Rousseau eût été la même; ce que le philosophe pardonnait le moins, c'était (ju'on lui fit de l'opposition, et il suffisait de ne pas partager ses opinions pour passer immédiatement au rang de persécuteur.

Le châtelain de Ferney était abhorré plus encore que Tronchin, et cependant Jean-Jacques le ménageait fort en paroles : << C'est un homme né bon, disait-il, il a foncièrement le caractère le plus aimable, mais les gens avec lesquels il a vécu l'ont rendu méchant.... » Quand Thérèse parlait du patriarche, elle disait simplement « Voltaire » ; aussitôt Jean-Jacques l'inlerrompait aigrement : « Mademoiselle, pourquoi ne ditesvous pas M. de Voltaire-? »

Quand Meister le visita en 1764, Rousseau lui fit de son ennemi ce portrait quelque peu satirique :

« Les petits vers de Voltaire, ses épîtres, tout cela est

i. Inédile. 20 mai 1703.

'2. Julie von Dondcli.

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charmant : on pourrait brûler le reste. Il a dit lui-même à ses amis, qui lui reprochaient les mensonges dont il a rempli ses histoires : « Comment? moi, je n'écris pas pour (( être vrai, j'écris pour être lu. )i Voltaire jouit de la réputation la plus brillante; il a des biens en abondance, il a des amis, il a rassemblé autour de lui tous les plaisirs et tous les divertissements imaginables, et c'est cependant le plus malheureux de tous les hommes. Le plus petit auteur est capable de troubler sa félicité : s'il en parle avec mépris, ou s'il a quelque succès, Voltaire en sera désolé. La crainte de la mort le martyrise. J'ai toujours cru que les plaisirs n'étaient rien lorsque le cœur nous manque; mais je le sens bien plus vivement encore lorsque je pense à Voltaire. Si sa gaité apparente est vraie, je ne sais pas ce que c'est que la gaité; j'aime beaucoup mieux ma tristesse. Je ne sais cependant comment on peut se détacher de son commerce; ses billets sont si engageants qu'on ne peut presque plus se passer du plaisir d'en recevoir lorsqu'on l'a goûté une fois. C'est à son esprit intrigant que M. de Voltaire doit sa réputation, aussi bien qu'à son génie ^ »

La modération du philosophe en parlant de celui qu'il faisait passer pour son persécuteur ne pouvait que le grandir aux yeux de la petite Eglise, et augmenter l'auréole de vertu dont il aimait à se parer.

Du reste, s'il se montrait modéré en paroles, il l'était moins dans ses correspondances. A tous il se plaignait de Voltaire, toujours il le désignait comme son perse-

i. Bibliothèque universelle de Genève, 1836.

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cuteur, comme celui qui ne lui laissait pas uu seul instant de repos, et dont la vie était uniquement occupée à le frapper sans trêve ni merci.

11 y a en particulier un certain dialogue entre le patriarche et un de ses ouvriers , qui est fort amusant à lire. L'ouvrier est du canton de Neufchâtel; il a raconté cet enl retien au pasteur de Montmollin, et le pasteur à son tour en a fait part à Rousseau, qui, deux mois après, l'écrit à Mme de Boufflers. « Ainsi, dit-il prudemment, le tout peut n'être pas exactement vrai, mais les traits principaux sont fidèles. »

« M. DE V. — Est-il vrai que vous èlcs du canton de iNeufchâtel?

L'ouvrier. — Oui, Monsieur.

M. DE V. — J^^ites-vous de Neufcliàlel même?

L'ouvrier. — Non, Monsieur, je suis du village de Bulle, dans la vallée de Travers.

M. DE V. — Butte, cela est-il loin de Motiers?

L'ouvrier. — A une petite lieue.

M. DE Y. — Vous avez dans votre pays un certain personnage de celui-ci, qui a bien fait des siennes.

L'ouvrier. — Qui donc, Monsieur?

M. DE V. — Un certain J.-J. Rousseau ; le connaissez-vous?

L'ouvrier. — Oui, Monsieur, je Lai vu un jour à Butte, dans le carrosse de M. de Montmollin, qui se promenait avec lui.

M. DE V. — Comment, ce pied-plat va en carrosse : le voilà donc bien fier?

L'ouvrier. — Oh! Monsieur, il se promène aussi à pied.

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Il couri comme un cliat maigre et grimpe sur toutes nos montagnes.

M. DK \ . — Il pourrait bien grimper quelque jour sur une échelle. 11 eût été pendu à Paris s'il ne se fût sauvé ; et il le sera ici, s'il y vient.

L'oLvniER. — Pendu, Monsieur I il a l'air d'un si bon homme. Eh! mon Dieu, qu'a-t-il donc fait?

M. DE V. — Il fait des livres abominables. C'est un impie, un athée.

l/uivuiER. — Vous me surprenez. Il va tous les dimanches à l'église.

M. DE V. — Ah! l'hypocrite! Et que dit-on de lui dans le pays? Y a-t-il quelqu'un qui veuille le voir?

L'ouvrier. — Tout le monde. Monsieur, tout le monde l'aime. 11 est recherché partout, et on dit que Mylord lui fait aussi bien des caresses.

M. DE V. — C'est que Mylord ne le connaît pas, ni vous non plus. Attendez seulement deux ou trois mois et vous connaîtrez l'homme. Les gens de Montmorency, où il demeurait, ont fait des feux de joie quand il s'est sauvé pour n'être pas pendu. C'est un homme sans foi, sans honneur, sans religion,

L'oDVRiER. — Sans religion. Monsieur ! mais on dit que vous n'eu avez pas beaucoup vous-même.

M. DE V. — Qui? moi, grand Dieu! et qui est-ce qui dit cela?

L'ouvrier. — Tout le monde, Monsieur.

M. DE V. — Oh! quelle horrible calomnie! moi qui ai étudié chez les jésuites, moi qui ai parlé de Dieu, mieux que tous les théologiens !

L'oLVKiER. — Mais, Monsieur, on dit que vous avez fait bien des mauvais livres.

M. DE V. — On ment. Qu'on m'en montre un seul qui porte mon nom, comme ceux de ce croquant portent le sien, etc. K ï>

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