‹ Voltaire et J.J. RousseauChapitre 171 sur 333 · Musée ueulchâtelois · texte numérisé non relu

Musée ueulchâtelois

50i VOLTAIRE ET J.-J. ROUSSEAU

« pas les vôtres; ils ont grand soin de le déclarer tous les (( jours, en vous reniant pour leur frère, en protestant que « votre religion n'est pas la leur'. »

M. de Pourtalès lui répondit qu'il ne devait pas rendre tous les protestants responsables des mauvais procédés du clergé de Genève, et qu'il était peu chrétien de faire payer à beaucoup d'innocents la faute de quelques coupables. Rousseau eut alors recours à un nouvel argument, pour se débarrasser d'imporlunes sollicitations.

« .... 11 y a encore, ce me semble, dit-il, quelque chose de dur et d'injuste de compter pour rien tout ce que j'ai fait.... Les protestants de France jouissent maintenant d'un repos auquel je puis avoir contribué, non par de vaines déclamations comme tant d'autres, mais par de bonnes raisons politiques bien exposées; cependa.nt voilà qu'ils me pressent d'écrire en leur faveur. C'est faire trop de cas de ce que je puis faire ou trop peu de ce que j'ai fait. Ils avouent qu'ils sont tranquilles, mais ils veulent être mieux que bien; et c'est après que je les ai servis de toutes mes forces, qu'ils me reprocbent de ne pas les servir au delà de mes forces. Ce reproche, Monsieur, me paraît peu reconnaissant de leur part et peu raisonnable de la vôtre-. »

Ces grands services que Rousseau prétendait avoii* rendus aux protestants de France n'existaient que dans

1. 20 mai 1764. — BuUelin de la Socielc de V Histoire du proicslanlisme français, tome III, p. ù22.

2. do juillet 1764. — Dullelin de la Socielc de l'Histoire du prolcslantismc français.

son imagination; aussi bien en 1761 qu'en 1764, il avait refusé d'intervenir en leur faveur. Dans sa lettre à Beaumont, qu'il rappelle avec tant d'insistance, on trouve surtout un plaidoyer pour lui-niènie, et les persécutions dont souffraient ses coreligionnaires ne lui servent que d'arguments pour sa prctopre apologie. La vérité, c'est qu'il ne savait comment décliner la suppli(|ue qu'on lui adressait et qu'il ne lui convenait en aucune façon de se constituer le champion d'une toléra ncej[u/il accept£it par sentiuieiit, mais qu'il repoussait par principe; sesJlié^ries suiiJeJggBSriC^ Tendaient partisan d'une religion d'État qui naturellement excluait la tolérance. Pour justifier son silence, le philosophe parlait du bien-être dont jouissaient les protestants et leur reprochait de vouloir être mieux que bien. Leur sort, quoique amélioré, n'était pas cependant fort enviable, et ce n'est qu'en 1787 que l'ut promulgué VEdit de Tolérance.

Il y eut encore un autre motif qui empêcha Rousseau de prendre en mains la cause des opprimés, c'est que Voltaire s'en était fait dès 1762 le champion attitré, et cette raison seule suffisait pour que Jean- Jacques repoussât avec horreur toute intervention. Au lieu de rivaliser de zèle avec son ennemi sur cet admirable terrain et de lutter avec lui pour les droits de la conscience humaine outragée, il préféra s'adonner à des discussions byzantines et laisser à Voltaire l'honneur et la gloire d'habituer les esi)rits à la tolérance et de la leur faire enfin accepter.

C'est Voltaire en effet qui pendant près de vingt ans, sans repos ni trêve, se fit l'apôtre passionné de la tolérance, c'est lui qui prit la défense des opprimés, c'est lui qui fit réhabiliter Calas et Sirven. « Je ne cesserai de prêcher la tolérance sur les toits, écrivait-il au pasteur Derbaud, malgré les plaintes de vos prêtres et les clameurs des nôtres, tant qu'on ne cessera pas de persécuter. Les progrès de la raison sont lents, les racines des préjugés sont profondes. Je ne verrai pas sans doute le fruit de mes efforts, mais ce sont des semences qui peut-être germeront un jour', w

S'il ne toucha pas en effet la terre promise, il la vit du moins, et son nom restera éternellement attaché à celle grande et noble cause qu'il a soutenue avec toute son âme, tout son ardeur, tout son talent.

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