‹ Voltaire et J.J. RousseauChapitre 181 sur 333 · Œuvres du comte d'Eschery, Paris · texte numérisé non relu

Œuvres du comte d'Eschery, Paris

VOLTAIRE I:T .I.-J. noUSSEM' 7,io

(les montagiios. Rousseau, plein (l'eiilraiii, de verve, do gaieté, n'était plus le même homme. Personne n'aurait reconnu dans ce vigoureux montagnard le philosophe morose et soupçonneux de Motiers, l'Arménien faiseur de lacets qui. installé devant sa porte, jasait avec les commères du village. Une excursion à Hrot, en particulier, a laissé dans la mémoire de d'Escherny des souvenirs très vivaces, qu'il a retracés avec un certain charm.e :

« Nous étions au mois de septembre. Après le déjeuner nous nous répandions dans la campagne à une ou deux lieues de distance et nous rentrions à Brot sur les cinq heures. Nos herbiers grossissaient.... Nous avions souvent occasion de rire des naïvetés et des simplicités de notre botaniste qui n'eu était pas moins un prodige de science.... Nous dînions entre cinq et six heures, c'était notre seul repas et nous restions près de deux heures à table. Avant et après le dîner, comme on ne peut pas toujours causer, nous nous occupions de divers petits jeux, des jeux d'enfants; ils délassent, et ne sont pas ceux qui intéressent le moins; ils portent avec eux un caractère de candeur et d'innocence. Celui auquel nous revenions le pins souvent, qui le croirait? c'était le jeu de l'oie. »

Rousseau jouant à l'oie!

« ... Qui le croirait, cet homme, ce Jean-Jacques, si connu par sa misanthropie, ses brusques incartades, ses paradoxes, ses sophismes, ses explosions d'aniour-propre, quand il se croyait blessé, où il ne parlait plus que de statues et d'autels qu'il s'élevait à lui-même, était avec nous,

à Brot et dans toutes les courses, le plus simple, le plus doux et le plus modeste des hommes*.

Tous ces détails sont exacts, même la goieté de Rousseau. Lui-même le reconnaît dans une lettre écrite quelques années plus tard à Du Peyrou. où il lui dit : « Il me semble que nous n'étions point maussades à Brot ni les uns ni les autres'. »

Il est assez curieux que, dans les Confessions, Rousseau aie complètement passé sous silence tous ces souvenirs de son séjour à Motiers. Les avait-il sitôt oubliés, ou craignait-il de nuire à l'auréole de ses infortunes par le récit de quelques moments heureux? C'est bien là un trait de son caractère : il ne fallait pas que la postérité piit croire que la vie lui avait été si douce.

Cet homme qui chantait et qui mangeait si bien, qui parcourait les montagnes d'un pied léger avec quelques joyeux compagnons, était, s'il faut l'en croire, bien près de sa fin ; sans cesse il parle de « sa vie languissante et valétudinaire'' », de ses souffrances continuelles qui le privent de tout exercice.

N'écrit-il pas au mois d'août 1763 :

« L'état de dépérissement où je suis ne peut durer, et, à moins d'un changement bien imprévu, je dois naturellement avant la fin de l'hiver trouver un repos que les hommes ne pourront plus troubler. »

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