‹ Voltaire et J.J. RousseauChapitre 192 sur 333 · Confessions. Partie II, liv. XII · texte numérisé non relu

Confessions. Partie II, liv. XII

geoisie de Genève et qu'il ne serait assurément agréable ni au petit Conseil ni aux ministres'. Ces considérations n'arrêtèrent pas le libraire.

Les Lettres de la montagne sont un véritable chefd'œuvre, mais l'auteur a perdu tout sang-froid. La promesse de ne plus écrire, la promesse de ne jamais soulever de troubles dans sa patrie, tout est oublié. Il met ses passions à la place de ses principes, et pour venger une injure personnelle il écrit un pamphlet qui devait fatalement allumer la guerre civile dans sa patrie et exciter contre l'auteur lui-même des haines impitoyables.

Il ne se contente pas de traiter la question légale et d'examiner d'après quelles lois on l'a jugé : dans un style bref et concis, et avec une logique inflexible, il fait la satire la plus amère, la plus mordante, du gouvernement de Genève, des chefs de l'État, de la constitution ; le clergé est encore moins épargné, et ces pasteurs qui se sont si intimement liés avec Rousseau par haine de L i' 5 ' 1 Voltaire sont plus maltraités par leur ancien ami qu'ils

ne l'ont jamais été par le philosophe de Ferney. Rous- \ seau passe en revue toutes les questions; gouvernement, religion, institutions politiques, il touche à tout, mais pour le mettre en miettes.

Le ton de la vertu la plus austère régnait d'un bout à l'autre de l'ouvrage et le rendait d'autanlplus dangereux.

L'argumentation de Rousseau est fort simple.

i. Lettres inédites. Bosscha, Amsterdam, 1878.

Vni,TAJRE ET J.-J. ROUSSEAU 341

On (lit (lu'il a ntla([iio la religion de l'Etal et que par conséqueiil il a encouru la peine portée contre ceux qui l'attaquent.

Soit, dil-il, mais voyons d'abord quelle est cotte religion de l'État.

« C'est la sainte réformation évangcliquc... Mais qu'estce à Genève aujourd'hui que la sainte réformation évangélique? Le sauriez-vous, Monsieur, par hasard? En ce cas, je vous en félicite. Quant à moi, je l'ignore.... Quand les réformateurs se détachèrent de l'Église romaine, ils l'accusèrent d'erreur; et, pour corriger celte erreur dans sa source, ils donnèrent à l'Écriture un autre sens que celui que l'Église lui donnait. On leur demanda de quelle autorité ils s'écartaient ainsi de la doctrine reçue? Ils dirent que c'était de leur autorité propre, de celle de leur raison. Ils dirent que le sens de la Bible étant intelligible et clair à tous les hommes, en ce qui était du salut, chacun était juge compétent de la doctrine, et pouvait interpréter la Bible, qui en est la règle, selon son esprit particulier.... Tels sont les deux points fondamentaux de la réforme : reconnaître la Bible pour règle de sa croyance et n'admettre d'autre interprète du sens de la Bible que soi.

(( Les réformés toléraient et devaient tolérer toutes les interprétations hors une, savoir celle qui ôte la liberté des ) I / interprétations.... Portez la moindre atteinte à ce principe et tout l'évangélisme croule à l'instant. Qu'on me prouve aujourd'hui qu'en matière de foi je suis obligé de me soumettre aux décisions de quelqu'un, dés demain je me fais catholique, et tout homme conséquent et vrai fera comme moi. Or, la libre interprétation de l'Écriture emporte non seulement le droit d'en expliquer les passages, chacun selon son sens particulier, mais celui de rester dans le

doute sur ceux qu'on trouve douteux, et celui de ne pas comprendre ceux qu'on trouve incompréhensibles. Pourvu qu'on respecte toute la Bible et qu'on s'accorde sur les points capitaux, on vit selon la réformation évangélique. Le serment des Bourgeois de Genève n'emporte rien de plus que cela. »

Donc en restant dans le doute sur les miracles et la révélation, Rousseau n'a pas manqué à la religion de l'État.

Il est vrai que dans la pratique cette religion n'est pas restée ce qu'elle était au début; elle a singulièrement dégénéré :

r « De persécutés les Réformateurs devinrent bientôt persécuteurs.... A force de disputer contre le clergé catholique, le clergé protestant prit l'esprit disputeur et pointilleux. Il voulait tout décider, tout régler, prononcer sur tout; chacun proposait modestement son sentiment pour loi suprême à tous les autres.... Calvin sans doute était un grand homme, mais enfin c'était un homme, et qui pis est,

1 un théologien*.... »

Calvin du reste n'inspire à Jean-Jacques qu'une médiocre admiration et il en parle dans des termes qui ne diffèrent pas sensiblement de ceux dont se servait Voltaire^ :

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