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2. A propos de cet ouvrage, Rousseau écrit dans sa Dérlaratioii relative à Vernes : « Voilà comment la vanité, la vengeance, enflammèrent la sainte ardeur de M. Vernes, prédicateur, parce que c'est son métier de l'être, mais qui jusque-là n'avait point été dévoré du zèle de l'orthodoxie; voilà le sentiment secret qui lui dicta les Lettres sur mon Ihrislianisiiie. Son orgueil irrité lui mit à la main les armes de son métier. Sans songer à la charité, qui défend d'accabler celui qui souffre; à la justice, qui, quand même j'aurais été coupable, devait me trouver trop puni ; à la bienséance, qui veut qu'on respecte l'amilié. même après qu'elle est éteinte; voilà le biendisaiit, le galant, le plaisant M. Vernes,
Le pasteur Verncs fut félicité par le Conseil d'avoir écrit contre rauleur do VÉinile, Dans la séance du 2 août 17C5, on trouve cette mention :
« Le Conseil fait témoigner à Spectable Jacob Vernes sa satisfaction, cl le fait remercier de l'ouvrage qu'il a publié sous le titre de Christianisme du sienr J.-J. liousseaii. »
Le gouvernement, en effet, ne pouvait qu'être très heureux de l'appui que les théologiens lui apporlaient, car la situation ne s'améliorait pas depuis que Jean- Jacques avait porté le trouble dans sa patrie.
Les Représentations, la demande de convocation d'un Conseil général, avaient surexcité tous les esprits ; on parlait politique, on discutait la constitution de l'Etat, on la critiquait; le gouvernement, assez inquiet de la tournure que prenaient les événements, crut nécessaire de défendre sa conduite et dedémontrer qu'en condamnant les ouvra ges de Rousseau il avait agi conformément aux lois. C'est le procureur général Tronchin, celui-là même qui avait requis contre V Emile, qui fut chargé de ce soin ; il s'en acquitta dans une brochure anonyme intitulée lef/res de la campacjneK
transformé tout à coup en apôtre, et lançant ses Ibudres tliéologiques sur son ancien ami mallieureux. Est-il étonnant que la haine et l'envie emploient si volontiers cet expédient? 11 est si commode et si doux d'édifier tout le monde, en écrasant pieusement son homme! Ce grand mot, notre sainte religion, dans un livre, est presque toujours une sentence de mort contre quelqu'un ; c'est le manteau sacré dont se couvrent des passions viles et hasses qui n'osent se montrer nues. Toutes les fois que vous verrez un homme en attaquer un autre avec animosité sur la religion, dites hardiment : « L'agresseur est un fripon » ; vous ne vous tromperez de la vie. »
i. « Le procureur général Tronchin, écrit Mlle de Bondeli, est le
Bien loin de faire des concessions, l'avocat des Conseils avouait hautement le décret qui avait frappé Jean-Jacques et en soutenait la légalité. V Emile était déclaré antichrétien, le Contrat social destructif de tout gouvernement. M. Tronchin faisait ensuite l'apologie du gouvernement de Genève; il démontrait que si les citoyens jouissaient de la liberté de faire des représentations, les Conseils pouvaient n'en tenir compte qu'autant qu'ils le jugeaient bon aux intérêts de la République, et que ce droit n'avait rien d'inquiétant dans un pays où le prudent équilibre des pouvoirs ne permettait pas d'en abuser'.
Les Lettres de la campagne étaient l'œuvre d'un esprit éminent, elRousseau lui-même dut reconnaître le mérite de son adversaire :
(( Cet ouvrage, dit-il, écrit en faveur du Conseil avec un art infini, et par lequel le parti représentant, réduit au silence, fut pour un temps écrasé, cette pièce, monument durable des rares talents de son auteur, était du conseiller Tronchin, homme d'esprit, homme éclairé, très versé dans les lois et le gouvernement de la République^ »
citoyen de Genève qui a le plus d'esprit et le plus grand nez, partisan de Voltaire, parent de Tronchin Esculape, vous comprenez... comme citoyen il pouvait penser et dire ce qu'il voulait, comme procureur général il devait tout au moins se taire, parce que le procureur général est à Genève, de droit et de fonction, l'homme et l'avocat du peuple; d'après ce seul fait vous sentez ce que Rousseau doit en penser.... (11 février 1764.) 1 . Il passait en revue tous les anciens gouvernements démocratiques, examinait les gouvernements modernes et prouvait la nécessité dans une république du pouvoir négatif .
Confessions. Partie II, liv. XII.
VOLTAIRE ET J.-J. ROUSSEAl' 339
La piiblicalion do cet écrit atterra les représentants. Ils jetèrent immédiatement les yeux sur Rousseau comme sur le seul qui pût répondre avec quelque chance de succès. Mais le philosophe opposa à ses amis une lin de non-reccvoir absolue, et les bourgeois découragés se résignèrent à écrire eux-mêmes une réfutation.
Jean-Jacques n'avait répondu par un refus que pour mieux déguiser ses secrètes intentions. Blessé au cœur par l'œuvre de Tronchin, il composa dans le plus grand mystère une réponse ayant pour i'ilre Lettres de la montagne.
« Je fis et j'exécutai cette entreprise, dit-il, si secrètement que dans un rendez-vous que j'eus à Thonon avec les chefs des représentants, pour parler de leurs affaires, et où ils me montrèrent l'esquisse de leur réponse', je ne leur dis pas un mot de la mienne qui était déjà faite, craignant qu'il ne survînt quelque obstacle à l'impression, s'il en parvenait le moindre vent, soit aux magistrats, soit à mes ennemis particuliers*. »
Rousseau chercha d'abord à faire imprimer son ouvrage à Avignon, mais aucun libraire n'osa s'en charger. R se décida alors à le confier à Rey, tout en le prévenant que cet écrit contenait l'apologie de la bour-
1. Rousseau, en effet, eut une entrevue à Thonon avec les chefs des représentants. Il alla coucher à Goumoins, le lendemain à Morges, et au moyen d'un bateau gagna Thonon où ses amis l'attendaient. Ils se séparèrent fort contents les uns des autres.