‹ Voltaire et J.J. RousseauChapitre 194 sur 333 · Confessions. Partie II, liv. XII · texte numérisé non relu

Confessions. Partie II, liv. XII

appelle « son meilleur ouvrage », ne peut s'empêcher d'écrire :

« Les Lettres de Vliomme de la montagne sont bien de Rousseau. Genève est en combustion; il attaque tout, surtout les ecclésiastiques et les orthodoxes de toutes les religions et de toutes les sectes. Mme Sandoz croit que, las de la vie et n'osant se tuer parce qu'il a combattu victorieusement le suicide, il veut s'y prendre d'une autre manière en courant au martyrologe. Grand bien lui fasse. Moi je n'aimerais pas à être martyre. Puis un fiel terrible, et cela me fâche plus que ses hérésies. Comment le défendre contre ses ennemis? Votre grand Haller ne se ménage point sur l'article de Rousseau, il fait clairement voir à quoi tient son guignon et le traitant même comme un cbélif écrivain ^ »

On fit courir dans Genève une lettre de l'abbé Mably^ à Mme Saladin :

« Voilà toutes mes idées bouleversées sur le compte de Rousseau, écrivait l'abbé. Je le croyais honnête homme, je croyais que sa morale était sérieuse, qu'elle était dans son cœur, et non pas au bout de sa plume. S'il s'était borné à prétendre que son déisme est un bon christianisme, et qu'on a eu tort de brûler son livre et de décréter sa personne, on pourrait rire de ses paralogismes et de ses paradoxes, et on aurait dit qu'il est fâcheux que l'homme le plus éloquent de son siècle n'ait pas le sens commun. Mais cet homme finit par être une espèce de conjuré. Est-ce Éros-

\. Julie von Bondclie, 4 janvier 170.5.

2. Mably (Gabriel Bonnot de) (1709-1785). Protégé par le cardinal de Tencin, il se destina d'abord à la diplomatie et joua un rôle assez important. Mais, en 1746, il se brouilla avec son protecteur et il se consacra entièrement aux lettres.

trato qui veut brûler le temple d'Éphèse? est-ce un Gracchus '...'.' rt

Et l'abbé adressait au philosophe ces paroles pleines de vérité et de justesse :

« Je vous ai plaint dans vos malheurs comme j'ai plaint Socrafe, mais permettez-moi de vous le dire, pour se venger de ses juges, Socrate ne tenta pas d'exciter une sédition à Athènes*. »

Si Jean-Jacques reçut des lettres de blâme, les approbations ne lui manquèrent pas non plus. La discussion sur les miracles qui scandalisa tout Genève fit la joie de Milord Maréchal.

« Je ne crois pas qu'on puisse répondre à votre livre, lui disait-il, mais ils enrageront bien; ôter les miracles, c'est ôter les pompons et le rouge à une jolie femme. J'ai connu des gens qui faisaient difficulté de croire des choses naturelles, mais pour les surnaturelles, ils les recevaient sans douter. Les miracles les amusent comme les joueurs de gol)elets divertissent le peuple^. »

Quant à Moultou, qui s'était réconcilié avec Jean- Jacques, son enthousiasme grandissait à chaque nouvelle production.

« J'ai lu votre livre, ce sont les gémissements d'un héros, ils ont brisé mon âme. C'est à l'Europe à prononcer à présent; si elle vous absout, que répondront-ils? Homme

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