‹ Voltaire et J.J. RousseauChapitre 228 sur 333 · A Rousseau, 14 décembre I7Gi · texte numérisé non relu

A Rousseau, 14 décembre I7Gi

2. 19 novembre 1764. Lettres inédites, Bosscha, Amsterdam, 1878.

On sollicila l'agrément du gouvernement et l'on obtint une permission tacite, c'est-à-dire que le magistrat s'engagea à fermer les yeux. Mais bien des personnes sages et prudentes et le clergé en parliculier ne purent dissimuler le déplaisir qu'une pareille publication leur causait'.

On allait néanmoins se mettre à l'œuvre quand on apprit que la vénérable classe des pasleurs de Neufchàtel dénonçait au Conseil d'Etat les Lettres de la montagne, « l'ouvrage le plus pernicieux contre les principes fondamenlaux de la religion chrétienne », et demandait en outre que l'autorisation accordée pour l'impression des œuvres complètes fût révoquée.

Le Conseil, assez embarrassé, fit un rapport au roi en sollicitant ses ordres : Frédéric l'autorisa à prendre les arrangements qu'il jugerait convenables, mais l'exhorta à éloigner tout ce qui pourrait devenir une nouvelle source de désordre ou de division. Le roi ajoutait :

« Nous ne doutons pas au reste que, comme vous êtes les premiers à rendre justice à la conduite réglée et aux bonnes mœurs du sieur Rousseau, vous ne soyez de vous-mêmes portés à le laisser jouir paisiblement de la protection des lois, dans l'asile qu'il s'est choisi, et où notre volonté est qu'il ne soit en rien inquiété. »

On pouvait craindre que la protection du roi ne fût plutôt nuisible qu'utile auprès de cette population suscep-

1. Saraziu au pasteur de Montniollin, 22 moi 1765. (Fritz Bertliouil.)

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tible, irritable et jalouse de ses privilèges. C'est en effet ce qui arriva.

Dès que les magistrats municipaux de Neufchatel connurent la réponse de Frédéric, ils s'empressèrent, pour bien marquer leur indépendance vis-à-vis du gouvernement, de défendre les Lettres de la montagne en termes méprisants. Ils firent même faire des annonces publiques, et, par une singulière bévue, on proclamait que « ces lettres étaient prohibées, parce qu'elles attaquaient tout ce qu'il y a de plus répréhensible dans notre sainte religion! »

Bauche et sa société, effrayés de ce qui se passait et craignant d'être arrêtés dans l'exécution de leur entreprise, renoncèrent à leur projet; la société fut dissoute.

Les pasteurs ne restèrent pas non plus indifférents, et l'intervention du roi eût suffi pour ranimer leur zèle si cela eût été nécessaire. Rousseau avait pris ses précautions pour atténuer l'effet de son ouvrage; il l'avait envoyé à M. de Montmollin, accompagné d'une lettre où il lui expliquait soigneusement qu'il n'agissait que sous le coup d'une impérieuse nécessité et que la

querelle concernait uniquement le clergé de Genève.

(( Plaignez-moi, Monsieur, lui disait-il, d'aimer tant la paix et d'avoir toujours la guerre. Je n'ai pu refuser à mes anciens compatriotes de prendre leur défense comme ils avaient pris la mienne. C'est ce que je ne pouvais faire sans repousser les outrages dont, par la plus noire ingratitude, les ministres de Genève ont eu la bassesse de m'accabler

dans mes malheurs et qu'ils ont osé porter jusque dans la chaire sacrée, où ils sont indignes de monter^. Puisqu'ils aiment si fort la guerre, ils l'auront; et, après mille agressions de leur part, voici mon premier acte d'hostilité dans lequel toutefois je défends une de leurs plus grandes prérogatives qu'ils se laissent lâchement enlever; car, pour insulter à leur aise un malheureux, ils rampent volontiers sous la tyrannie. La querelle au reste est tout à fait personnelle entre eux et moi ; ou, si j'y fais entrer la religion protestante pour quelque chose, c'est comme son défenseur contre ceux qui veulent la renverser-. »

A la lecture de l'ouvrage, M. de Montmollin s'aperçut un peu tard de l'imprudence qu'il avait commise en rouvrant les portes de l'Église à ce dangereux paroissien et il comprit combien ses collègues de Genève avaient eu raison en le blâmant de sa précipitation. « Oui, Monsieur et très honoré frère, écrit le pasteur à son collègue Sarazin, je gémis avec quantité d'honnêles gens des Lettres de la montagne, mon cœur en est affligé et ulcéré, tant pour ce qui regarde le fond des choses, que pour la manière indécente, hardie et téméraire avec laquelle l'auteur les traite et les expose^ » Pour parer à tout événement, Jean-Jacques avait insinué adroitement dans son libelle un éloge discret du pasteur, mais ces prudentes précautions ne détournèrent pas l'orage. Montmollin n'hésita pas et ne pouvait hésiter. On l'avait

1. Les mots en italique existent dans l'oritiinal de la lettre (Fritz Berlhoud; ; ils ont ùté supprimés dans l'édition de la Correspondance générale de Rousseau.

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