‹ Voltaire et J.J. RousseauChapitre 261 sur 333 · Walpole à Chule, 7 janvier · texte numérisé non relu

Walpole à Chule, 7 janvier

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(( Kii iL'uliant chez iiiui, raconte Walpulc, j'en fis une Icllre et je la montrai le lendemain à llclvotins et au duc de Nivernais; ils s'en divertirent de si bon i^naw qu'après avoir relevé quelques fautes de langage, qui no pouvaient manquer de s'y trouver, ils m'encouragèrent à la laisseï' voir. Vous savez que je suis fort disposé à me'moquer dos charlatans politiques ou littéraires, quoique talent qu'ils puissent avoir, et j'y consentis. Ou s'en est arraché les copies et me voici à la mode. Mon règne finira avec la semaine et j'en attends la lin fort tranquillement'. »

La plaisanterie de Walpole clait sous la forme d'une lettre de Frédéric.

« Mou cher Jean-Jacques, écrivait le monarque, vous avez renoncé à Genève, votre patrie; vous vous êtes fait chasser de la Suisse, pays tant vanté par vos écrits; la France vous a décrété; venez chez moi : j'admire vos talents, je m'amuse de vos rêveries, qui (soit dit en passant) vous occupent trop et trop longtemps. Il faut à la fin être sage et heureux; vous avez assez fait parler de vous par vos singularités peu convenables à un véritable grand homme, démontrez à vos ennemis que vous pouvez avoir quelquefois le sens commun : cela les fâchera sans vous faire tort. Je vous veux du bien et je vous en ferai si vous le trouvez bon; mais si vous vous obstinez à rejeter mon secours, attendez-vous que je ne le dirai à personne. Si vous persistez à vous creuser l'esprit pour trouver de nouveaux malheurs, choisissez-les tels que vous voudrez; je suis roi, je puis vous en procurer au gré de vos souhaits, et ce qui sûrement ne vous arrivera pas vis-à-vis de vos ennemis,

1. Walpolo à Conwiiy, Paris, l'J janvier 1760. Traduction du comte de Bâillon.

je cesserai de vous persécuter, quaud vous cesserez de mettre votre gloire à l'être ».

(I Votre bon ami, Frédéric, n

La prétendue lelhi) du roi se répandit couiine une traînée de poudre, et lit un bruit énorme « dans une ville où l'on se jette en gloussant sur tout événement, comme un poulailler sur un grain de raisin". » Les dévotes de Rousseau crièrent « comme si on leur arrachait ràmc. » Mme de Bouffleis « qui espérait toujours s'envoler au temple de la Renommée, en s'accrocliant à la robe arménienne de Rousseau' », déchira Walpole de tout son cœur « sur le ton du sentiment et avec les accents de l'humanilé soutirante". » Le prince de Gonti témoigna beaucoup d'irritation : « On n'en a pas moins couru après moi comme après un prince africain ou un serin savant », ajoute Walpole enchanté de son succès.

A part les intimes qui étaient dans le secret, on ignora en général l'auteur de la lettre; beaucoup de personnes la prirent au sérieux et la crurent réellement de Frédéric. D'autres, au contraire, s'imaginèrent que c'était une nouvelle et mordante satire de Ferney.

Rousseau ne connut qu'après son arrivée en Angleterre la plaisanterie dont il était victime, il en fut profondément alfeclé. On le raillait sur sa manie de la

i. Walpole à Cliiite, l'aris, 7 janvier HOO. 2. Wnlpole à Gray.' 25 j.invier 1760.

VOI/IAIKE Kl ,l.-.l IIOUSSEAU * 405

persôculion cl celte idée lui tenait d'autant plus au cœur quelle élail plus clnméri(jiie; aussi, au lieu de prendre la lettre pour une moquerie eu somme assez anodine, il eut la bonté de s'en affliger. On a dit qu'il se laissa Iromper, qu'il la crut réellement l'œuvre de Frédéric, et l'on a même cilé la réponse douloureusement indignée qu'il adressa au roi. La réponse est apocryphe; Jean-Jarqucs ne se méprit pas un inslant et n'eut pas le ridicule d'alliibuer celle lettre impertinente à un monarque qui venait de le combler des marques de sa protection, mais c'est encore son irréconciliable ennemi qu'il accusa, et c'est sur Voltaire que se portèrent immédiatement ses soupçons.

Rousseau était parti pour l'Angleterre plein de conliance et d'abandon dans son nouvel ami. Les premiers temps de son séjour ne démentirent pas ces heureuses espérances. A peine arrivé, il est l'objet d'une très vive curiosité ; mais en môme temps on l'entoure d'attentions de toutes sortes. Hume, qui lui sert d'introducteur dans la société anglaise, se multiplie pour tenir ses promesses. fl le présente à tous ses amis et il fait des efforts inouïs pour lui ménager partout une chaleureuse réception. Le philosophe visite les Chambres, où il est reçu avec honneur; il va au théâtre dans la loge de Garrick; le roi et la reine assistent à la représentation pour voir l'illustre exilé, et ne le quittent pas des yeux pendant toute la soirée'.

1. Hume à sou IVère. 'J lévrier 17(3(3. — Ilousseau déclara à Hume, lorsqu'il vint le ciierchcr à son dninicilc, pour le mener à celle rcpré-

Jean-Jacques, dans sa correspondance, ne tarit, pas en éloges sur « les tendres soins » de David, et sur l'accueil distingué qu'il lui procure. « Je n'imagine pas, dit-il, comment, sans lui, j'aurais pu faire pour me tirer d'affaire *.... C'est un digne homme et un bon ami à qui j'ai de grandes obligations. Le connaître seulement par son beau génie, c'est ne le connaître que par la moitié de son mérite'. >:

Le philosophe, du reste, est enchanté, non seulement de Hume, mais encore de la nation anglaise.

(( On ne peut avoir de repos ici par l'aflluence du monde dont on est accablé. Cependant je ne rends aucune visite et l'on ne s'en fâche pas. Les manières anglaises sont fort de mon goût; ils savent marquer de l'estime sans flagorneries; ce sont les antipodes du babillage de Neufeliàtel. Mon séjour ici fait plus de sensation que je n'aurais pu croire. M. le prince héréditaire, beau-frère du roi, m'est venu voir, mais incognito'*. »

Les impressions de Hume n'étaient pas moins favorables. On l'avait prévenu à Paris de l'insociabilité de son nouvel ami, on l'avait mis en garde contre son humeur chagrine et soupçonneuse, bref, tous ceux qui connaissaient Jean-Jacques n'avaient pas caché à David qu'il

sentation où le roi cl la reine l'iiUeiKlaient, qu'il ne bougerait pas. « car. dit-il, que ferais-jc de Sultan? » Hume lui conseilla de l'attacher, ce qui fut fait, mais Sullan s'étant mis à Imrler, le philosophe rcfu.-a encore de s'éloigner; on eut toutes les peines du monde à le décider.

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