Bernardin de Saint-Pierre
dirigée contre lui redoublait d'efforts pour l'abattre, il oubliait que c'était lui-même qui de sa propre main chassait ses amis.
L'idée de la persécution ne le quittait ni jour ni nuit; il en parlait sans cesse, et ses interlocuteurs devaient se prêtera sa chimère, avoir l'air d'y ajouter foi, sans quoi il les regardait comme des espions et ne voulait plus les voir.
Il leur tenait les propos les plus bizarres :
« D'ici, Monsieur, disait-il àDiissaulx, du coin de mon feu où nous sommes, je vois et j'entends à cent lieues à la ronde, tout ce qui se dit, tout ce qui se trame contre moi.... Vous verrez que pour me forcer à boire la coupe amère de l'ignominie, mes ennemis auront soin de la faire circuler sans cesse autour de moi dans l'obscurité, de la faire dégoutter sur ma tête afin qu'elle m'abreuve, m'inonde, me suffoque. Tout sera pour moi secret, mystère ou mensonge, on élèvera autour de moi un impénétrable édifice de téuébres. »
Une des formes les plus singulières de sa maladie, c'est que, moins la persécution qui le frappait était visible, plus il en était convaincu ; moins il pouvait découvrir ses ennemis, plus il croyait à leur rage et à leur acharnement. Le désabuser était impossible puisque tout concourait à lui prouver la réalité de ses soupçons, même la tranquillité dont il jouissait, même les égards qu'on avait pour lui, même les marques d'affection de ses amis.
Les propos qu'il tenait dénotaient la perturbation
voi.TAiiii: i;t .1.-.1. ROUSSEAU .-.f.7
d'espril la \)\us complète : « Hélas! disail-il à Diissaulx, depuis dix ans que l'un me traque comme une bête fauve, je ne cause plus avec sécurité qu'à la fin de la journée et lorsque mes ennemis commencent à s'endormir : que dis-je? ils me font alors surveiller par leurs espions'. »
Parlant d'une troupe de moineaux qu'il avait longtemps nourris sur sa fenêtre, il s'écriait : « Je les croyais mes amis, mais ils ne valent pas mieux que les hommes. Un jour je veux les caresser, et voilà qu'ils s'envolent comme si j'eusse été un oiseau de proie. Ils n'auront pas été à deux pas de la maison, qu'ils auront dit pis que pendre de moi*. »
Il en était arrivé, raconte Rulhières, à se métier de son propre chien, parce que les caresses de cet animal étaient trop fréquentes et qu'il y avait là-dessous quelque mystère caché.
Le jour de la mort de Louis XV, Jean-Jacques reyoit la visite d'un de ses amis qui le trouve abimé dans la douleur. Il lui en demande la cause : « 11 y avait en France, lui répond le philosophe, deux hommes également détestés, moi et le roi : il n'en reste plus qu'un, et vous sentez, mon ami. que je vais hériter de la haine que l'on portait à ce prince; ainsi, vous voyez où j'en suis-. »
Un jour Ducis lui icnd visite ; voyant l'heure du dincr approcher, il se lève et part. A peine dans l'escalier,