‹ Voltaire et J.J. RousseauChapitre 311 sur 333 · Mme du Deffaiid à Walpole, 15 juillet · texte numérisé non relu

Mme du Deffaiid à Walpole, 15 juillet

4. Il accuse nettement dans les Confessions Mme de Boufflers et Mme de Verdeliii de l'avoir livré à Hume : « on verra dans ma troisième partie.

VOLTAIUK ET ,I.-.I ROUSSEAl" 553

Peu de temps après son retour à Paris, Rousseau mil la dernière main à ses Confessions, qu'il avait à peu près terminées pendant sa vie errante de 1707 à 1770. On avait beaucoup parlé de l'ouvrage, il inspirait la plus vive curiosité, mais personne ne devait en avoir connaissance puisque l'auteur, pour se dérober aux réclamations de tous les personnages vivants qui y jouaient un rôle peu agréable, avait décidé qu'il ne paraîtrait qu'après sa mort.

Cependant, cédant aux instances de ses amis, il consentit à faire de son œuvre quelques lectures en petit comité pendant l'hiver de 1770 à 1771*.

La sociabilité du philosophe fut éphémère et son naturel sauvage et ombrageux reprit vite le dessus. Les fantômes qui hantaient son cerveau revinrent bientôt plus tenaces que jamais. Après avoir recherché la so- / cjété, il s'en fatigua, et, se plaignant des instances importunes dont il était l'objet, il ferma impitoyablement sa porte. Après Jes lectures des Confessions, il prétendit qu'on l'avait diffamé, il renonça à tout commerce avec les quelques amis qu'il fréquentait depuis son retour.

dil-il,... coiiiinent les deux dames qui disposaient de moi et de ma réputation, après ni'avoir, à force d'intrigues, chassé de la Suisse, où je n'étais pas assez en leur pouvoir, parvinrent enfin à me livrer à leur ami. » 1. La première lecture eut lieu chez M. du Pezay, en présence de Dorât, Dussauix, Barbier do Neuville, Le Jlierre, etc. Dorât publia le récit dans un journal. Une seconde eut lieu en présence du comte et de la comtesse d'Egmont, du prince l'igrnatelli, de la marquise de Mesmcs et du marquis de Juigné. Mme d'Épinay, se voyant gravement compromise par les récits des Confessions, s'adressa au lieutenant de police qui fil interdire à Rousseau de poursuivre ses lectures.

554 YOLTAir.E ET .l.-J. ROUSSEAT

Duclos lui-même, avec lequel il élail lié depuis plus (le vingt ans et qu'il avait toujours regardé comme le seul homme sûr, vrai et vertueux, ne fut pas plus épargné; il l'accusa d'avoir abusé des Confessions qu'il lui avait confiées et de « n'avoir fait du plus sacré dépôt de l'amilié qu'un instrument d'imposture et de trahison. »

Mais les temps n'étaient plus les mêmes. Une nouvelle génération avait succédé aux enthousiastes de 1760. Les brusqueries, les excentricités qui, vingt ans plus tôt, alors qu'elles étaient raisonnées, lui avaient attiré tant de dévots et avaient contribué à sa répulalion, aujourd'hui qu'elles étaient spontanées et faisaient partie inhérente de son caractère, furent médiocrement goûtées. Cette humeur sombre, ces incartades inattendues, parurent fort étranges et fort déplacées. Tous ces amis de fraîche date, dont il s'était si complaisammcnt entouré dès son arrivée à Paris, furent moins patients que Mme d'Épinay, Mme de Boufflers, Mme de Luxembourg, d'Alembert, Voltaire, Diderot, etc. Sa méchante humeur fut prise au sérieux : il malmena ses nouveaux amis, ils ne revinrent plus; il demanda qu'on le laissât en repos, la solitude se fit autour de lui.

En revenant dans la capitale, il s'était imaginé qu'il allait y produire une longue et durable sensation ; il se rappelait les quelques jours qu'il y avait passés en 1765 et pendant lesquels la ville entière n'avait vécu que pour lui ; il croyait que les mêmes transports allaient se reproduire: il se voyait déjà tenant le premier rang, fêté,

VOLTAIRE ET .I.-.I. IlOUSSEAT M'i

adulé, honoré, poiidanl que son étiMnel ennemi eoiilinuerait à se morfondre à Ferney.

L'illusion fut de courte durée. Après un premier accès d'enthousiasme plus factice que réel, on se conforma à ses désirs, on ne s'occupa plus de lui, il se vit seul, abandonné, et son orgueil en reçut la plus cruelle atteinle. Il ne put pardonner à ses contemporains l'oubli dans lequel ils le laissaient. Plus que jamais il se persuada qu'il était victime d'une conspiration universelle, qu'il n'avait autour de lui que trahison, duplicité et mensonge. Ennuyé des « caresses fardées » qu'on lui prodiguait, fatigué « de ces démonstrations moqueuses et mensongères, indigné d'être ainsi le jouet de ses prétendus amis, il cessa de les voir et se retira sans leur cacher son dédain' ».

De 1770 à 1778, sa vie s'écoula paisiblement, sans incidents graves; il vécut obscur et ignoré dans une petite maison de la rue Plàtrière. « Deux petits lits de cotonnade rayée de bleu et de blanc, une commode, une table et quelques chaises faisaient tout son mobilier. Aux murs étaient attachés un plan de la forêt et du parc de Montmorency, où il avait demeuré, et une estampe du roi d'Angleterre, son ancien bienfaiteur'" ».

Les circonstances que nous venons de rapporter n'étaient pas de nature à guérir Jean-Jacques de la manie de la persécution qui le possédait. Plus il vit ses amis s'éloigner, plus il crut que la ligue universelle

Page 1