Ouatriènie Dialogue
Dès les premières lignes du livre, il prend à témoin le Tout-Puissant : « J'ai dévoilé mon intérieur tel que tu l'as vu, ô Éternel! que chacun de mes semblables se découvre à son tour au pied de ton trône avec la même sincérité, et puis qu'un seul te dise, s'il ose : « Je fus meilleur que cet liomme-là. »
Eh! bien, il faut le dire hautement, l'homme qui
s'est toujours posé comme l'organe incorruptible de
la vérité, l'homme qui a pris comme enseigne de
sa vie celle Hère devise : Vitaiii impendere vero, cet
homme a audacieusement menti. Les Confessions
sont un tissu de calomnies, une œuvre de haine, de
passion à laquelle on n'aurait jamais dû ajouter foi^
Les Dialogues, les Rêveries, ne méritent pas plus de crédit.
Tous ces ouvrages sont écrits sous l'empire d'une idée fixe, la persécution. L'auteur la voit, la découvre partout. Personne n'est épargné, pas plus ses amis que ses ennemis, pas plus ceux qu'il a violemment exclus de ses
1. « Si, par une bizarrerie qui n'est pas sans exemple, écrit Diderot, il paraissait jamais un ouvraffe où d'honnêtes gens fussent impitoyablement déchirés par un artiticieux scélérat, qui, pour donner quelque vraisemblance à ses injustes et cruelles imputations, se peindrait luimême de couleurs odieuses,... demandez- vous à vous-même, si un impudent..., qui s'avouerait coupable de mille méchancetés, serait un garant bien digne de foi, ce que la calomnie aurait dû lui coûter, et ce qu'un forfait de plus ou de moins ajouterait à la turpitude secrète d'une vie cachée pendant plus de cinquante ans sous le masque le plus épais de l'hypocrisie.... Détestez l'ingrat qui dit du mal de ses bienfaiteurs; détestez l'homme atroce qni ne balance pas à noircir ses anciens amis; détestez le lâche qui laisse sur sa tombe la l'évélalion des secrets qui lui ont été confiés ou qu'il a surpris de son vivant. » {Essai sur les règnes de Claude et de Néron).
voi.TAiiît: i;r .i.-j. i;orssi;\u hii
relations, (iiic ceux (|tii [teiidaiit de longues aimées lui ont (loiuié les preuves de la plus conslanle amitié. Pas un n'i'eliappe à ses soupçons, pas un sni' la loyauté et la sincérité duquel il ne laisse planer des doutes outrageants. Mme de Boutilers, Mme de Yerdelin', Moultou. Duelos. d'ivernois ne sont presque pas mieux traités que Voltaire, Grimm, Mmed'Épinay, Hume, d'Alembert, etc.
On s'est étonné de cette véritable monomanie qui a poussé Rousseau à déshonorer sans exception tous ceux avec lesquels il a vécu, sans se rendre compte que l'unanimité même de ses outrages devenait un argument qui se retournait contre lui. Mais on oublie qu'il était dans son rôle et qu'il devait les calomnier tous, puisqu'il se croyait de boime foi victime de leurs machinations. Et cela est si vrai, que le jour où il écrit ses Confessions, il voit sa vie passée à travers un prisme tout nouveau et il découvre la perfidie et la trahison là où autrefois, sous l'impression môme des événements, il n'avait vu que le dévouement et la loyauté.
L'époque à laquelle les Confessions ont été écrites ne suffit-elle pas pour leur enlever toute créance? Composées à Wootton, à Trie, à Bourgoin, comment ne se seraient-elles pas ressenties de l'état d'esprit de celui qui les écrivait? Comment Jean-Jacques auraitil pu se dégager des visions qui l'obsédaient et tracer avec sérénité le récit de sa vie passée? Qu'il le voulût
1. Nous passons sous silence Mme de Warens, c cette iemnie incomparable » (voir page 329) odieusement salie.
578 VOLTAinE ET J.-J. ROUSSEAU
OU iioii, ne devait-il pas fatalement interpréter tous les actes de son existence sous l'influence du délire de la persécution?
En écrivant les Confessions, les Dialogues, les Rêveries, Jean-Jacques n'a eu qu'un but, se venger des prétendues offenses de ses amis, et il a agi avec d'autant plus de perfidie qu'au lieu de publier ces libelles de son vivant, il les a confiés à plusieurs dépositaires sous la promesse formelle de les faire paraître après sa mort.
Il mettait ainsi ses victimes dans l'impossibilité de se défendre avec succès ; car si l'accusé était mort quand l'accusation paraissait, elle devenait un article de foi ; s'il était encore vivant, il pouvait, il est vrai, produire sa justification, mais n'était-elle pas d'avance frappée de nullité puisqu'un débat contradictoire n'était plus possible! Rousseau, qui attachait tant de prix au jugement de la postérité, aurait dû se dire que ses contemporains ne désiraient peut-être pas moins que lui de laisser une mémoire honorée, et qu'il eût été d'une stricte justice de ne pas leur enlever tout moyen de se réhabiliter'.
On ne peut se dissimuler que le philosophe a pleinement atteint son but et que ses efforts ne sont pas demeurés stériles. Non seulement les Confessions sont devenues l'Evangile de ses dévots, mais elles ont
1. Outre toutes les accusations des Confessions, fauL-il r.ippeler le libelle contre le pasteur Vernes? Dans les Dialogues, Bovier, avocat de Grenoble, qui, en 1768, accueillit Rousseau et le servit avec passion, n'est-il pas formellement accusé d'avoir voulu empoisonner le philosophe etc., etc.?
voi.TAiiii: i;rj.-.i. iioissuvu 579
l'iiilloi peiukuil cU' longues aimées cl bien des générations n'ont jugé les honiinos du <lix-huiliénie siècle que sur les calomnieux récits de liousseau. Aujourd'hui même le public n'est pas encore revenu des impressions reçues il y a j)ius d'un demi-siècle: on croit encore à cette ligue organisée par les philosophes pour faire périr un infortuné sous l'opprobre et la douleur.
Les articulations de Jean- Jacques ne devraient même pas avoir besoin d'être discutées, tant l'évidence ressort du simple récit des événements, si des âmes charitables ne s'étaient fait l'écho des plaintes douloureuses du grand homme méconnu. Dans un article sur les Charmettes, Mme George Sand dit en effet :
« Rousseau n'était- il pas condamné et banni pour avoir écrit YEmilet N'était-il pas également repoussé par les protestants et forcé d'errer et de fuir comme uu coupable? Avait-il rêvé cette persécution exercée contre lui par une monarchie et une république, cet anathème lancé par les deux Eglises? Et quand il se retranchait contre l'intolérance dans une humble solitude, cherchant un village, une chaumière, l'oubli et le repos, les véritables mauvais philosophes, les Grimm et consorts, ne publiaient-ils pas contre lui des attaques plus perfides encore que celles de la genl dévote de Suisse et de France? Quel est donc ce parti pris de nier la conspiration contre Rousseau? Est-ce que les preuves n'existent pas? Est-ce que pour lui seull'histoirene prouve rien*?»
l. Revue des De u.r Mondes, 15 novembre 1SG5.
C'est précisément parce que l'histoire prouve quelque chose qu'il était bon d'écrire celle de Rousseau. Or, en ce qui concerne ce philosophe, l'histoire prouve d'une façon péremptoire qu'il eût élé le plus heureux des hommes si son tempérament le lui eût permis et qu'il a toute sa vie « tourné le dos au bonheur' ».
Jusqu'en 1762, jusqu'à la publication de ÏEmile et du Contrat social, quelles sont donc les persécutions qui l'ont frappé? N'a-t-il pas joui d'une popularité à nulle autre pareille? quel homme fut jamais l'objet d'un enthousiasme si prompt, si universel?
Assurément, en 1762, il a été banni de France, de Genève, de Berne. Mais c'était là une fatalité inhérente aux mœurs de l'époque, et peut-on appeler persécution ce qui n'était que la loi commune ? Quel est l'homme de lettres qui ayant écrit les mêmes ouvrages n'eût pas subi le même sort et peut-être un sort plus rigoureux'? Pourquoi devait-on suspendre les lois en faveur du citoyen de Genève ?
S'il voulait échapper à la législation de l'époque, que n'imitait-il tous ces écrivains illustres qui se contentaient de publier leurs ouvrages, mais ne les signaient pas ! Peut-on se plaindre de la persécution, quand, pouvant l'éviter, on va volontairement au-devant d'elle?
A Motiers, dit-on, Rousseau vivait tranquille et pai-