‹ Voltaire et J.J. RousseauChapitre 84 sur 333 · décembre · texte numérisé non relu

décembre

1G8 VOLTAIRE ET J.-J. IlOUSSEAU

prévenu presque en certitude, n'a pas mieux été déguisé à d'autres qu'à vous. Je sens pourtant que la source de celte folie ne fut jamais dans mon cœur. Le délire de la douleur m'a fait perdre la raison avant la vie; en faisant des actions de méchants, je n'étais qu'un insensée

« Quant à M. Guérin, mes soupçons sur son compte sont encore plus impardonnables, puisqu'ils empoisonnaient des soins pleins de bienfaisance et d'amitié et tout à fait désintéressés. M. Guérin est un homme irréprochable, qui jouit de l'estime universelle et qui la mérite, et quand on a vécu cinquante ans homme de bien, on ne commence pas si tard à cesser de l'être. Je sens amèrement mes torts et la bassesse de mes soupçons, mais si quelque chose peut m'excuser, c'est mon triste état, c'est ma solitude, c'est le silence de mes amis, c'est la négligence de mon libraire, qui me laissant dans une ignorance profonde de tout ce qui se faisait, me livrait sans défense à l'inquiétude de mon imagination effarouchée par mille indices trompeurs, qui me paraissaient autant de preuves. Que mon injustice et mes torts soient donc, mon cher Moultou, ensevelis, par votre discrétion, dans un éternel silence, mon honneur y est plus intéressé que celui des offensés-. »

Mais à trois reprises différentes Rousseau a pris M. de Malesherbes à témoin de la fourberie des libraires, c'est près de lui surtout qu'il doit réparer le mal. Voici en quels termes il fait l'aveu de sa faute :

« Depuis plus de six semaines, ma conduite et mes lettres

i. 23 décembre 1701.

2. CeUe lettre e?t placée duiis la Correspondance (je'nérale à la date du i8 janvier 17(Jl; c'est une erreur manifeste; elle est de décembre 1701 ou de janvier 1702.

voLTAïui': i:r .i.-.i. housseau igo

lU" soiil (jn'uii tissu (l'iiii({iii(r's, de folies, (rimpcrLiiicncos. .le vous ni ((tniproniis. Monsieur, j'ai compromis Mme la Maréchale de la manière du monde la plus punissable. Vous avez tout enduré, tout lait pour calmer mon délire; et cet excès d'indulgence qui pouvait se prolonger est en effet ce qui l'a détruit. J'ouvre en frémissant les yeux sur juoi et je me vois tout aussi misérable que je le suis devenu : on ne demande point pardon à mon âge, parce qu'on n'en mérite plus, mais, Monsieur, je ne prends auc'un intérêt à celui (jui vient d'usurper et déshonorer mou nom. Je l'abandonne à votre juste indignation, mais il est mort pour ne plus renaître : daignez rendre votre estime à celui qui vous écrit maintenant; il ne saurait s'en passer et ne méritera jamais de la perdre, je ne puis cependant me dispenser de vous dire que s'il était vrai que Duchesne m'ait proposé de ne m'envoj'er les bonnes feuilles que volume à volume, alors mes alarmes et le bruit que j'en ai fait, ne seraient plus seulement les actes d'un fou, mais d'un vrai coquin.

(( 11 faut vous avouer aussi, Monsieur, que je n'ose écrire à Mme la Maréchale' et que je ne sais comment m'y prendre auprès d'elle, ignorant à quel point elle peut être irritée-. »

Maleshcrbes envoya à Mme de Luxembourg la lettre qu'il venait de recevoir de Rousseau et il y joignit le mot suivant :

« J'ai reçu, Madame la Maréchale, une nouvelle lettre du malheureux Jean-Jacques, dont je crois n'avoir point de meilleur usage à faire que de vous l'envoyer. Vous y verrez conuhe dans toute la suite de cette affaire le fond de son

1 II lui écrivit cependant le 24 décembre quelques lignes assez enibarrassoos.

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