I. Confessions. Partie II, livre XI
peint lui-même les phases successives par lesquelles il passe pour arriver jusqu'au paroxysme de ses accès. Ne dirait-on pas un dément qui, dans un intervalle lucide, fait avec sagacité la description de sa maladie !
On vient de voir cette ingéniosité à se créer des fantômes, cet art de donner un corps aux plus vagues soupçons, d'interpréter et de transformer tout ce qu'il voit, tout ce qu'il entend, tout ce qu'il pense.
Peut-on neir que ce ne soit la folie?
Certes Rousseau a été de bonne foi dans ses égarements. Et si l'on en pouvait douter, il n'y aurait qu'à voir ses remords quand on lui prouve son injustice visà-vis de Guérin et de Duchesne, son empressement à vouloir réparer le mal qu'il a causé.
Mais nous ne sommes qu'en 1 761 . La première atteiiite grave de la maladie a eu lieu au moment de la brouille avec Mme d'Épinay, Grimm et Diderot; nous venons d'assister à la seconde et nous avons pu remarquer que les crises augmentaient d'intensité, bien qu'encore entrecoupées de lueurs de raison.
La vie du philosophe, qui jusqu'à présent a été relativement heureuse et paisible, va devenir orageuse: il va falloir quitter la France, errer à la recherche d'un asile, soutenir une lutte pénible et de tous les instants.
Rousseau était l'homme le moins fait pour supporter l'adversité. Sous l'influence de ses infortunes, son humeur noire augmente, les accès deviennent plus fréquents, i)lus violents, la maladie s'empare de lui tout entier.
VOLTAIRE ET .l.-J. ROUSSEAU 175
Tous les amis de Jcan-Jacqucs ont été successivement traités comme Guérin et Duchesne, mais ces libraires ont eu l'heureuse fortune de voir leur accusateur luimême faire amende honorable et rendre justice à la loyauté de leur conduite.
Vollaire, Tronchin, Yernes, Hume, d'Alembert et tant d'autres vont être victimes des mêmes soupçons, des mêmes hallucinations, mais l'heure de la justice et de la réparation ne sonnera jamais pour eux.