‹ Voltaire et J.J. RousseauChapitre 99 sur 333 · Rousseau au pasteur de Montmollin, 14 août 17G · texte numérisé non relu

Rousseau au pasteur de Montmollin, 14 août 17G

rKcriture Sainte et des Prophéties, la certitude des miracles énoncés dans les livres saints, l'infaillibilité de la révélation, l'autorilé de l'Eglise.... Que tels sont les principes impies et détestables que se propose d'établir dans son ouvrage cet écrivain qui soumet la religion à l'examen...; qu'à ces impiétés, il ajoute des détails indécens, des explications qui blessent la bienséance et la pudeur, des propositions qui tendent à donner un caractère faux et odieux à l'autorité souveraine, à détruire le principe de l'obéissance qui lui est due, et à affaiblir le respect et l'amour des peuples pour leurs rois^... »

En conséquence, l'ouvrage fut lacéré et brûlé en la cour du Palais, au pied du grand escalier, par l'exécuteur de la haute justice. L'arrêt était du 9 juin, l'exécution eut lieu le 1 1 . Un des plus singuliers arguments invoqués par le parlement, pour justifier sa sévérité, est l'audace de l'auteur, qui n'a pas craint de mettre son nom à la têle de louvrage. Il était tellement passé dans les mœurs de publier les œuvres dangereuses sous le voile de l'anonyme que ce que Jean-Jacques considérait comme une preuve de loyauté lui fut reproché comme une provocation et une marque d'impudence '.

On ne se contenta pas de brûler VÉmile, on prit des

1. Rousseau conserva un exemplaire de l'arrêt du parlement et il écrivit sur les marges ses critiques article par article. Cette pièce se trouve à la bibliollièque de Neufchàtel.

2. L'arrêt du parlement de Paris dit en effet : « Que l'auteur de ce livre n'ayant point craint de se nommer lui-même, ne saurait être trop promptement poursuivi, qu'il est important, iiuisqu'ii s'est fait connaître, que la justice se mette à portée de laire un exemple, tant sur l'auteur que sur ceux qu'on pourra découvrir avoir concouru soit à l'impression, soit à la diflribution d'un pareil ouvrage, digne, comme eux, de toute sa scvcrilé. ï>

mesures contre l'auteur ; l'arrêt du parlement ajoutait en effet :

« . . Que le nommé Jean-Jacques Rousseau, dénommé au frontispice du livre, sera pris et appréhendé au corps, et amené ès-prisons de la Conciergerie du Palais pour être ouï et interrogé sur les faits dudit livre et répondre aux conclusions que le procureur général entend prendre contre lui. »

Le 8 juin, Jean-Jacques discute encore avec calme sur l'utilité de son livre : « En parlant aux hommes pour leur vrai bien, écrit-il à la Popelinière, en rendant gloire à Dieu, en arrachant aux préjugés du vice l'autorité de la raison, je me suis mis en état en quittant la vie de rendre à l'auteur de mon être compte des talents qu'il m'avait confiés'. »

Dans la nuit du 8 au 9 juin, le prince de Conti fait prévenir la maréchale de Luxembourg, « que l'on est déterminé à procéder contre Rousseau à toute rigueur. »

« La fermentation, marque le prince, est extrême ; rien ne peut parer le coup; la cour l'exige, le parlement le veut; à sept heures du matin, il sera décrété de prise de corps, et l'on enverra sur-le-champ le saisir; j'ai obtenu qu'on ne le poursuivra pas s'il s'éloigne ; mais s'il persiste à vouloir se laisser prendre, il sera pris. »

Vivement sollicité par ses amis, Jean-Jacques renonça à ses idées de résistance et prit la fuite. Il est évident que la maréchale de Luxembourg et M. de Malesherbes,

\. Inédite. Catalogue d'autographes'.

l'oil clTiayés d'une coudaninulion qu'ils n'avaient pas prévue, compiiienl trop tard leur imprudence. Ils se virent outrageusement compromis, et, dans leur intérêt comme dans celui de leur protégé qui se trouvait exposé à une longue détention, ils firent tous leurs efforts pour couper court au scandale et aux conséquences qui en pouvaient résulter.

Le philosoplie, s'il faut l'en croire, ne renonça à se défendre et ne se décida à quitter la France que par égard pour ses amis ;

(( Je vous jure, cher Moultou, devant ce Dieu qui lit dans mon cœur, que je n'ai rien fait en tout ceci contre les lois, que non seulement j'étais parfaitement en règle, mais que j'en avais les preuves les plus authentiques et qu'avant de partir, je me suis défait volontairement de ces preuves pour la tranquillité d'autrui'. »

Grimm dit, dans la Correspondance littéraire :

« On prétend que Rousseau a passé les derniers jours dans des convulsions de désespoir des suites de son ouvrage. 11 se croyait à l'abri de foute atteinte, étant lié avec tant de personnes de la plus haute distinction. Je le connais assez pour être sûr qu'il sera toute sa vie inconsolable de ne plus être dans un pays dont il se plaisait à exagérer les maux et les abus. Ou dit qu'il a pris la route de Suisse; il n'ira point Q Genève, car une de ses inconséquences était d'élever sa patrie aux nues, en la délestant secrètement, cl d'aimer passionnément Paris, en l'accablant d'imprécations. »

Page 1