‹ Voltaire et l'intolérance religieuseChapitre 28 sur 29 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

« Ne persécutez jamais personne pour ses sentiments sur la religion; cela est horrible devant Dieu et devant les hommes *. » Cette exhortation de Voltaire résume bien les actes, les écrits et les pensées qui ont fait l'objet de notre étude. Sans doute l'auteur de la Henriade n'a point, comme il s'en vantait, « jeté en France les premiers fondements de la tolérance ^, )> bien d'autres avant lui, connus ou ignorés, avaient été favorables à cette juste cause : pour ne citer que quelques noms, on pourrait mentionner parmi les catholiques Henri IV, de Thou, Schomberg, Vauban, Richard Simon et parmi les protestants Sully, D'Huisseau, Claude et

' Vinet. Essai sur la manifestation des convictions religieuses, p. 140. — 2 Grand dictionnaire Larousse. Tolérance. Vol. XV, 268. — ' Vinet. L'édu» cation, la famille et la société, p. 482. — ■* 27, 200. Fragment des instructions pour le prince royal de ***, § 3. 1767. — •' 40, 383. A Mariott. Ferney, 28 mars 1767.

Bayle^ Si donc l'auteur de la Henriade n'a pas été le premier initiateur du mouvement si important qui devait aboutir en France à l'édit de 1787, il pouvait cependant dire en toute bonne conscience qu'il n'avait pas peu contribué à rendre le clergé plus doux, plus humain, depuis Genève jusqu'à Madrid, et surtout à éclairer les laïques '.

Ce ne sont pas seulement les adeptes de la philosophie comme Frédéric IP qui rendent à Voltaire le témoignage d'avoir plus que personne lutté contre le fanatisme, les représentants les plus autorisés du protestantisme tels que Edmond de Pressensé * ou François Roget concèdent au patriarche de Ferney la gloire d'avoir tué « ce que le grand Arnauld appelait la plus grande des hérésies, l'hérésie de la domination cléricale ^ « et de s'être acquis ainsi des droits à l'éternelle reconnaissance de la postérité.

Pour porter un jugement complet et bien documenté sur la part que Voltaire a prise au triomphe de la tolérance religieuse, il faudrait établir quelle a pu être jusqu'à nos jours l'influence de ses écrits sur les hommes qui ont attaqué ou défendu cette cause. Il ne nous a pas été possible de pousser aussi loin nos investigations. Des recherches que nous avons faites, nous pouvons conclure que l'influence de Voltaire a été considérable pour apprendre aux hommes à être tolérants; d'autre part, il faut reconnaître que ses propos agressifs et ses écrits contre le catholicisme et le protestantisme ont pu être dans certains milieux une semence de fiuiatisme.

Peut-être en fut-il bien ainsi lorsque Chaumette aboHt

^ Bonct-Maury. Histoire de la libetté de conscience en France, p. 8. 14. 34. 54.55. 56. — - 30, 211. Commentaire historique. 1776. — "'41, 109. Lettre de Frédéric II. Sans-Souci, 24 octobre 1766. — * Lichtenberger. Eticyclopédie. Vol. VIII, 257. Article sur la liberté religieuse. — ■"' Roiret. De Constantin à Grégoire-le-Grand, p. 155.

tous les cultes qui existaient à Paris pour instituer à leur place celui de la vérité et de la raison, dont le nom semblait emprunté à l'un des traités de Voltaire '.

Quelque grands que soient les services que Voltaire a rendus à la cause de l'affranchissement des esprits, on peut regretter qu'au lieu de s'être borné à défendre la tolérance, il n'ait pas proclamé plus nettement comme le fit Rabaut- Saint-Etienne en 1789, les droits de chaque homme à une pleine et entière liberté de pensée -.

La tolérance c'est-à-dire le support, l'indulgence, la condescendance à l'égard de ceux qui ne pensent pas comme nous suppose l'existence d'individus ou de groupes privilégiés qui auraient, plus que d'autres, le droit dans le domaine religieux ou philosophique d'élaborer une doctrine ou une croyance et qui pourraient légitimer la prétention de l'imposer à autrui. Que ces individus ou ces groupes soient faibles ou puissants, qu'ils s'appellent le pape ou le tzar, qu'il soient une église unie à l'état, une église indépendante ou une secte, on ne saurait à aucun titre leur reconnaître le pouvoir d'exercer une contrainte quelconque ou même de jeter le moindre discrédit sur ceux qui se refusent à admettre leurs articles de foi. En juger autrement, ce serait tomber dans l'erreur qui consiste à croire que la vérité rehgieuse intégrale peut exister en dehors de l'activité intellectuelle et morale de celui qui la saisit, ce serait la réduire à n'être qu'une doctrine qu'on peut apprendre comme une page de catéchisme, ou une tradition qu'on peut se transmettre de père en fils, ce serait méconnaître ce qu'il y a d'essentiel dans la foi: l'élément vivant qui la constitue;

^ Aulard. Histoire politique de la révolution française, p. 472; 20, 368. Eloge historique de la raison. 1774.

- de Félice. Histoire des protestants de France, p. 552 et 553.

l'effort pour s'approprier la vérité ou pour entrer en rapport avec Dieu ; le chaud rayonnement, de lumière et de joie qui saisit l'âme au contact du vrai, du bien et du beau; la puissance inspiratrice qui fait monter l'homme de progrès en progrès et le rapproche peu à peu des sommets ou règne la perfection morale, la complète réalisation de la justice et de l'amour.

Une assemblée, de quelque nature qu'elle soit, ne fera jamais aucune conquête scientifique ou philosophique; ces conquêtes seront toujours faites par des personnalités bien accentuées, des individualités fortes et puissantes qui sauront s'affranchir de toute autorité, lorsque leur conscience le leur ordonnera.

Dans une sphère plus modeste, dans celle de l'activité religieuse, politique et économique d'une démocratie il est très désirable aussi que chaque citoyen, puisqu'il est appelé à légiférer, soit capable de se décider en vertu de convictions ou d'idées personnelles et non d'après le mot d'ordre de quelque chef plus ou moins autoritaire.

Dans l'intérêt du progrès de l'humanité il importe donc que le moins grand nombre possible d'hommes soient réduits à l'état de non valeurs: « Si la vraie unité sociale est le concert des pensées et le concours des volontés, la société sera d'autant plus forte et plus réelle qu'il y aura en chacun de ses membres plus de pensée et plus de volonté'. »

La liberté, voilà le seul milieu, la seule atmosphère dans laquelle puissent se développer normalement sans persécutions ouvertes ou tacites la vigueur de la réflexion, l'énergie de la volonté et toutes les puissances spirituelles et morales qui constituent la foi.

Sans doute, à une époque d'intolérance comme celle où

• Vinet. /issai' sur la ntaiiifcstation des co>ivictions religifuscs, p. 370.

vivait Voltaire, il était méritoire d'attirer sur soi la colère et les coups des finiatiques en prêchant le support de toutes les opinions mais aujourd'hui, en reconnaissant avec \'inet que « la tolérance annonce l'absence de la liberté, et que son nom, tout beau qu'il semble, est une injure aux droits de l'humanité ', » il faut proclamer bien haut, comme un droit inaliénable de l'esprit humain, non seulement la libre manifestation des croyances individuelles mais aussi, ce qui en est la contrepartie indispensable, la libre manifestation de l'irréligion et de l'incrédulité.

Assurément les défenseurs de la liberté religieuse sont nombreux autour de nous, mais ne trouverait-on pas au milieu d'eux des personnes fort bien intentionnées d'ailleurs qui estiment que l'église et l'état ont l'obligation d'imposer le silence aux athées et aux incrédules, cela dans un but d'ordre et de conservation sociale ? Une pareille inconséquence n'a rien de très extraordinaire puisque un esprit aussi indépendant que Bayle y était tombé sans aucune hésitation et sans aucun scrupule. A ses contradicteurs qui lui disaient: « Voilà, selon vos principes, les athées en droit de déclamer partout où bon leur semblera contre Dieu et la religion, » l'auteur du Traité de la folérance universelle répondait en ces termes: « Je nie cette conséquence; en premier lieu, parce que les magistrats, étant obligés, par la loi éternelle de l'ordre, de maintenir le repos public, et la sûreté de tous les membres de la société qu'ils gouvernent, peuvent et doivent punir tous ceux qui choquent les lois fondamentales de l'état, au nombre desquels on a coutume de mettre tous ceux qui ôtent la Providence, et toute la crainte de la justice de Dieu. Si cette raison ne suffisait pas, en voici une seconde, qui fermera pour jamais la bouche à tout chica-

^ Vinet. La liberté des cultes, p. 232.

neur, quelque hardi qu'il puisse être ; c'est qu'un athée ne pouvant être poussé à dogmatiser par aucun motif de conscience, ne pourra jamais alléguer aux magistrats cette sentence de saint Pierre: Il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes, que nous regardons avec justice comme une barrière impénétrable à tout juge séculier, et comme l'asile inviolable de la conscience. Un athée, destitué qu'il est de cette grande protection, demeure justement exposé à toute la rigueur des lois, et, dès aussi tôt qu'il voudra répandre ses sentiments, contre la défense qui lui en sera faite, il pourra être châtié comme un séditieux, qui, ne croyant rien au dessus des lois humaines, ose néanmoins les fouler aux ieds ' . »

Le point de vue de Bayle repose sur deux affirmations que nous citons de nouveau et qu'il vaut la peine de réfuter, d'autant plus qu'aujourd'hui encore elles pourraient être en faveur auprès de bien des esprits.

Il n'est pas équitable, croyons-nous, d'affirmer « qu'un athée ne peut être poussé à dogmatiser par aucun motif de conscience. » Un homme qui croit fermement que toute religion est funeste à l'humanité et que c'est un progrès de ne plus croire en Dieu, un homme pour qui l'athéisme est la vérité, ne peut-il pas aussi bien qu'un chrétien convaincu se sentir appelé par sa conscience à manifester ses convictions ? Oui sans doute, et, si cette manifestation s'impose à lui, nous ne saurions comprendre comment la société ou l'état pourrait lui interdire d'accomplir ce qui est à ses yeux un devoir en tant qu'il ne viole en aucune façon la loi.

Ceci nous conduit à rechercher si le législateur peut im-

' Bayle. Co>n)iicntairc philosophique sur ces f>aroles de Jésus-Christ, Contra in-ies d'entrer ou Traité de la tolérance universelle, II, 430.

poser des croyances aux individus ou les empêcher de ma- ] nilester celles qu'ils ont. /

Ici encore Bayle est, croyons-nous, dans l'erreur quand il déclare que « les magistrats peuvent et doivent punir ceux \ qui... ôtent la Providence et toute la crainte de la justice de ] Dieu; qu'un athée... demeure justement exposé à toute la rigueur des lois et qu'aussitôt qu'il voudra répandre ses sen- \ timents, contre la défense qui lui en sera faite, il pourra être châtié comme un séditieux. »

S'il importe à la société de connaître la vérité dans tous les domaines, si l'unique agent de cette connaissance est l'individu, la seule mission que puisse utilement remplir l'état est de garantir à chaque personnalité humaine la plus grande liberté possible et de favoriser par les moyens qui sont en son pouvoir l'existence d'un milieu dans lequel chacun puisse choisir et défendre sans crainte et sans réserve ses convictions. Les magistrats ne sauraient donc intervenir contre les opinions qui relèvent de la conscience individuelle sans outrepasser leurs droits, tant que la manifestation de ces opinions n'est pas une violation de la loi ou une invitation à la transgresser. Quant à la législation, destinée à garantir à chaque homme toute liberté qui ne devient pas une servitude pour son semblable, elle ne saurait limiter la liberté de pensée et ses manifestations puisque le fait de penser de telle ou telle façon et de le dire ne saurait en aucune manière constituer une oppression pour ceux qui sont d'un avis opposé.

En dehors de ces principes qui relèvent de ce qu'on pourrait appeler le droit naturel, d'autres raisons qui ont surtout un caractère d'opportunité peuvent être invoquées en faveur de la cause que nous défendons.

L'ennemi qui menace le plus dangereusement la religion

c'est moins l'irréligion raisonnée et déclarée qu'une indifférence lourde et déprimante, fruit d'un matérialisme terre à terre pour lequel les questions qui touchent à la vie spirituelle et morale n'existent pour ainsi dire plus. Ceux qui font la guerre aux dogmes en toute sincérité prouvent au moins par cela même que les intérêts les plus élevés de l'humanité leur tiennent encore à cœur; si la charité est bien la vertu cardinale de l'évangile, au lieu d'être considérés par les chrétiens comme des ennemis à combattre, ils devraient être simplement traités comme des hommes qui doivent souffrir de leur incrédulité au plus profond de leur âme et qui peuvent être ramenés à d'autres sentiments par la douceur et la persuasion. Il y a tout intérêt à ce que l'état d'esprit dans lequel ils se trouvent ne se propage point en secret, à l'ombre de l'hypocrisie, des réticences et des équivoques, car un mal est d'autant moins redoutable qu'on en connaît mieux les causes et les effets. La droiture, la sincérité sont des vertus dont le christianisme, religion de sainteté parfaite suppose l'existence, les disciples du Christ trahiraient la cause de leur maître s'ils faisaient rien qui pût tenter un homme de cacher et de dissimuler sa pensée. En effet jamais une hérésie quelque subversive qu'elle soit n'est aussi redoutable que l'hypocrisie, cette lèpre qui détruit peu à peu au sein de la société tout respect pour toute vérité. En voulant fermer la bouche à ceux qui ne partagent pas leurs vues, les hommes religieux s'exposent à de terribles représailles. Une fois que le principe de la liberté de conscience n'est plus respecté, une fois qu'un esprit d'oppression a passé dans les mœurs, il est difficile de remonter le courant et de recouvrer ce qu'on a perdu ; les armes que les persécuteurs avaient employées contre leurs adversaires risquent fort de se retourner un jour contre eux et s'ils n'ont

pas su respecter rindépcndance d'autrui, de quel droit voudraient-ils que la leur fût mieux respectée. A notre époque où chaque homme est sollicité par des courants divers à choisir Ubrement ses opinions et ses convictions, il serait particulièrement dangereux de vouloir enchaîner les pensées et gêner leur diffusion dans le monde. La persécution n'a jamais fait que gagner des adhérents aux causes persécutées : vouloir par la force matérielle barrer le chemin à une idée serait aussi chimérique et illusoire que de vouloir arrêter dans leur cours les grands fleuves aux eaux vivifiantes.

Vevey, juillet 1904.

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