CHAPITRE II
Examen critique du point de vue de Voltaire.
En déclarant que l'indifférence est nécessaire à l'existence de la tolérance, Voltaire a, croyons nous, commis une erreur: il a confondu ce sentiment avec un certain scepticisme dogmatique qui était le sien et celui de bien des déistes de son époque.
Nous voudrions essayer de montrer que, si l'indifférence absolue ne peut être qu'une semence de mort, le scepticisme représenté par certaines pages des écrits de \'oltaire peut conduire à la tolérance, sans être cependant sa plus haute et sa plus noble inspiratrice, puisque la véritable source de la liberté religieuse réside dans le sentiment de l'amour.
Qu'est-ce tout d'abord que l'indifférence? C'est, si nous en croyons Littré, « l'état d'une personne qui, ne s'attachant à aucune religion, les met toutes au même rang. »
Ne s'attacher à aucune religion, si l'on donne à ce mot son acception la plus générale, nous semble presque une impossibilité pour l'homme. L'humanité tout entière n'exprime-t-elle pas ses tourments et sa plainte dans ces vers du poète:
Malgré moi l'infini me tourmente.
Je n'y saurais songer sans crainte et sans espoir ; Et, quoi qu'on en ait dit, ma raison s'épouvante De ne pas le comprendre, et pourtant de le voir.
- i85 - Qu'est ce donc que ce monde, et qu'y venons-nous faire, Si, pour qu'on vive en paix, il faut voiler les cieux? Passer comme un troupeau les yeux fixés à terre, Et renier le reste, est-ce donc être heureux ? Non, c'est cesser d'être homme et dégrader son âme'.
L'indiflerence complète c'est-à-dire « l'extinction de tout sentiment d'amour et de haine dans le cœur à raison de l'absence de tout jugement et de toute croyance dans l'esprit*, » c'est bien la dégradation ou même la mort de l'être moral et, selon le mot de Renan, un homme qui vivrait dans cet état-là ne serait plus qu' « un monstre dans l'humanité ^. » Supposons un instant qu'un tel être existât, dénué de toute pensée directrice, de tout idéal, guidé exclusivement par ses instincts physiques, sans doute il ne deviendrait pas un promoteur d'intolérance, mais d'autre part aussi son action serait nulle en faveur de la tolérance. L'attitude des Romains de la décadence n'en serait-elle pas une preuve ? arrivés à n'avoir plus aucun intérêt pour la religion, les a-t-on jamais vus protester contre les infâmes persécutions que subissaient les chrétiens! ils jouissaient plutôt des fêtes cruelles dans lesquelles un peuple impie prenait tant de plaisir à voir mourir des hommes.
L'indifférence absolue laisse se déchaîner dans le cœur humain les mauvaises passions, comment pourrait-elle leur opposer une barrière puisqu'elle est elle-même la négation de toute force morale? ce n'est donc pas sur elle qu'il faut compter pour combattre l'intolérance, on peut admettre tout au plus qu'elle ne favorise pas le fanatisme. Voltaire n'aurait point protesté, pensons-nous, contre ce que nous venons d'exprimer et, lorsqu'il parlait d'indifférence, il en-
' Musset. L'espoir en Dieu. - -de Lamennais. Essai sur l'indifférence. Vol. I, 42. — ' Renan. L'avenir de la science, p. 23.
tendait par là la tendance qui déclare que le(dogTi]e cstjndiiTérent pourvu qu'on croie à l'existence de Dieu, qu'on airne^onprochain et qu'on sojtjuste^ Ces trois principes constituent£Our lui la religion universelle. Elle est innée au cœur de tout homme ^, elle lui est révélée par « le bon sens, lequel est fondé sur la loi naturelle ^ ; » ce bon sens ou mieux la raison nous donne des connaissances exactement contraires à celle de la foi, car Ja râîson nous apprend à voir ce qui est évident, tandis que « la foi consiste au contraire à'croire ce__qui semble faux à notre entendement *. » Seule, d'après Voltaire, la faculté d'entendement est capable de croire, car on ne peut accepter que ce qui paraît vrai et ce qu^onappelle en général la foi n'est qu' « une incrédulité soumise '\ »
Pour Voltaire, nos connaissances dans le domaine religieux sont donc strictement limitées aux données de la raison; la métaphysique, science dans laquelle on est sur d'aller loin « pour peu qu'on ait l'esprit un peu subtil et bien faux ^, » est « le roman de l'âme '' ; » ceux qui se flattent de savoir comment Dieu agit sont « des téméraires ^ » et Voltaire va même jusqu'à prononcer ces paroles qui, appliquées à Jésus-Christ, renverseraient toute l'admiration
^ Voir page 198 les citations du N" i et l'appendice. — - 29, 84. Dieu et les hommes. Chapitre XLIII, 1769; 30, 358. 359. Histoire de l'rtablissement du christianisme. Chapitre XXIII, 1776; 27, 328. Entretiens chinois. IIP conférence. 1768 ; 8, 375 à 383. Exorde I" et II* parties du Poème sur la loi naturelle. 1752; 25, 391. Remarques de l'essai sur les mœurs. § XVII, 1763; II, 522 et 523. Essai. Chapitre CXCVII. 1756; 25, 364 365. 366. Catéchisme de l' honnête homme. 1763; 26, 11. Dialogue du douleur et de l'adorateur. 1763; 27, 113. Homélie sur l'athéisme. 1767. — ' 19, 367. D. phil. Théisme. 1742; 30, 364. Histoire de l'établissement du christianisme. Chapitre XXVI. 1776. — * 18. 85. D. phil. Foi. Section I. 1765. - •• 18, 86. 87. Idem. Foi. Section II. 1765. - '• 19, 391. Idem. Trinité. 1772. — " 45, 247. A .M'" sur des questions métaphysiques. 1776. — s 19. 368. D. phil. Théiste. 1765.
qu'il professe pour lui: « Quiconque ose dire: « Dieu m'a parlé, » est criminel envers Dieu et les hommes; car Dieu, le père commun de tous, se serait-il communiqué à un seul ' ? »
Sans doute l'agnosticisme ou le scepticisme de Voltaire peut rendre tolérant. Un homme que toutes les questions métaphysiques ou dogmatiques laissent indifférent ne sera point un fauteur de fanatisme, il sera même fort bien armé pour montrer l'inanité des disputes théologiques ; mais, pour être un vrai défenseur de la liberté religieuse, il faudra encore qu'il agisse et qu'il parle dans un esprit charitable et en se rappelant que ceux qui ne partagent point ses vues ne sont pas nécessairement des fous ou des imbéciles. Sur ce dernier point Voltaire est loin d'avoir été irréprochable - et l'on est en droit d'attendre d'un croyant plus de tolérance que n'en montrait un indifférent à la façon de Voltaire; il semble s'en être rendu compte ; en effet, relevant très justement que la loi suprême du Christ est la loi de l'amour ^, il avait plus raison qu'il ne le pensait lui-même en écrivant ces mots : « De toutes les religions, la chrétienne est sans doute celle qui doit inspirer le plus de tolérance *. »
Comme nous allons essayer de le montrer, ce n'est guère sur une religiosité aussi vague et aussi vacillante que l'était celle de Voltaire qu'on peut fonder d'une façon solide le droit de la liberté de conscience, c'est bien plutôt dans l'enseignement de Jésus-Christ et dans la foi de ses disciples que ce droit a jeté ses racines et qu'il peut le mieux les
^ 29, 88. Dieu et les hommes. Chapitre XLIV. 1769. — - 25, 478. Traité toi. Chapitre XXI. 1763; 29, 89. Dieu et les hommes. Chapitre XLIV; 1769; 30, 365. Histoire de l'établissement du christianisme. Chapitre XXVI. 1776. — '^ 20, 382. Histoire de Jenni. Chapitre III. 1775; 28, 67. Le pyrrhonisme de l'histoire. Chapitre XXVIII. 1768. — '' 19, 378. D. phil. Tolérance. Section III. 1765.
plonger encore aujourd'hui. En lisant le Poème sur la loi naturelle, on est frappé de voir l'importance que l'auteur de cet ouvrage accordait à l'union qui existe entre Dieu et l'âme, les deux^^^Tsuîvants résument bien ce qu'il pensait à ce sujet :
Si Dieu n'est pas dans nous, il n'exista jamais. JDans le fond de nos cœurs il faut chercher ses traits
L'insistance avec laquelle Voltaire réclamait comme un bien indispensable à l'homme la liberté de conscience était aussi un hommage qu'il rendait au principe spirituel de la nature humaine.
Il est regrettable qu'ici encore, comme sur tant de sujets, ses idées soient si contradictoires. Tout en affirmant jusqu'à la fin de sa vie que l'existence de Dieu est nécessaire à la vertu ^, en 1766 ou 1776, dans le dialogue intitulé Sophronlsme et Adélos il exposait une théorie qui détruisait toute responsabilité chez l'homme et qui affirmait que pour Dieu il n'y a ni bien ni mal ^. Dans l'article Conscience du Dictionnaire philosophique, il abandonnait aussi l'idée de la loi naturelle innée au cœur de tout homme et ce n'était plus selon lui que l'éducation qui donnait aux enfants une règle morale*.
Ainsi Voltaire, qui avait attribué à la raison la révélation de ce grand principe que l'homme doit aimer son prochain comme soi-même, en venait à certains moments à ravaler l'être humain au rang d'une machine ^ ou d'un animal '"', u le
' 8, 375. 377. 378. 380. 381. Pohne sur la loi naturelle. Exorde, I" et II* parties. 1752. — -30, 364. Histoire de l'ttablissettteut du christiaitisme. Chapitre XXVI. 1776. — -'26, 235. Sophrouisiuc et Adélos. 1765 ou 1776; 16, 437. 438. D. phil. Bien. 1764. — ^ 17, 163. Idem. Conscience. Section I. 1771. — ' 40, 3. A M"" du Deffand. 24 mai 1764. — *"• 45, 247. A M. sur des questions métaphysiques. 1776; 31, 322. Dialogues d'Evhêni'ere. Dialogue I. 1777.
plus sale et le plus pauvre de tous les animaux » selon sa propre expression '.
Il n'y avait plus place à côté de pareilles tendances pour une existence future, il fallait en conclure que « la faculté pensante... se perd comme la faculté mangeante, buvante, et digérante -. »
On comprend qu'avec une doctrine si flottante ou si négative Voltaire se soit contenté de prêcher la tolérance, manifestation des sentiments d'humanité que les hommes doivent avoir les uns pour les autres afin de se rendre le séjour sur la terre à peu près supportable ^ ; pour réclamer comme un droit imprescriptible la liberté de pensée, il fallait une conception plus haute et plus solide des destinées humaines.
Cette conception est précisément celle de l'enseignement du Christ, aussi le christianisme, en assignant à l'âme une valeur qui dépasse celle de tout ce qui existe au monde *, est bien par excellence l'inspirateur de la liberté absolue dans le domaine de la pensée.
A la lumière de l'évangile, l'homme est avant tout un être spirituel; destiné à entrer en relation avec Dieu qu'il doit considérer comme un père, « il fait partie du monde de l'éternité ^; » ce n'est pas seulement parle cœur ou le sentiment qu'il est appelé à s'élever jusqu'à Dieu, mais Christ disait à ses disciples : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de toute ta pensée ^. »
Vouloir donc enchaîner l'esprit humain, c'est l'empêcher
* i8, 251. D. phil. Homme. 1771. Voir l'appendice. — '^ 44, 189. A 3/™* Necker. Ferney, 23 avril 1773; 44, 185. A Catherine II. 20 avril 1773; 26 234. Sophronisme et Adclos. 1766 ou 1776; 29, 239. Lettres de Memmius à Cicéron. Lettre XVII, 1771, — ■' 16, 121. D. phil. Ame. Section IX. 1764.
— ■* Matthieu XVI, 26. — '' Harnack. L'essence du christianisme, p. 76.
- 6 Matthieu XXII, 37; Marc XII, 30.
de réaliser la plus haute des destinées qui lui soit assignée, c'est violer la loi sainte de l'amour, c'est commettre un crime de lèse-humanité.
Si le but suprême de l'homme est de saisir Dieu ou la vérité par le travail de toutes ses facultés intellectuelles et morales, la liberté de pensée est un des droits inaliénables de l'humanité, et le devoir de respecter cette liberté s'impose à chacun d'une manière absolue. Plus un homme a usé de cette liberté pour devenir réellement religieux, plus il en appréciera la valeur non seulement pour lui mais encore pour les autres. C'est dans ce sens que Vinet pouvait dire très justement: « Le respect de la conscience est un sentiment reUgieux; il faut avoir de la religion pour respecter la religion d'autrui, et plus on en a, plus on la respecte K »
Le témoignage de l'histoire vient corroborer encore ce que nous venons d'affirmer en faveur de la religion du Christ.
Vernet n'avait pas tout à fait tort lorsqu'il dirait de Xoltaire : « On dirait qu'il ne connaît le christianisme que par ses abus ^. » Lorsque l'auteur du Traité sûr la tolérance se moquait des martyrs ^, lorsqu'il déclarait que la religion chrétienne « n'avait porté que des fruits de mort -^j » il oubliait les immenses services que les disciples du Christ avaient rendus à la cause de la liberté religieuse.
Alors que dans l'empire romain tout pliait devant la tyrannie impériale, alors que la religion et la politique étaient si bien unies qu'on adorait les empereurs, les chrétiens, con-
' Vinet. Essai sur la manifestation des convictions religieuses, p. 390. — - Dnt. Vol. VII, 72. — ' 30, 336. Histoire de rétablissement du christianisme. Chapitre XII, 1776. — * 29, 84. Dieu et les liommes. Chapitre XLIII.
sidérant que leur existence passagère dans ce monde n'était rien au prix de leur âme, avaient été les premiers à sceller de leur sang et de leur vie le triomphe de l'indépendance de la conscience sur toutes les violences de la force matérielle et brutale ; c'était aux disciples du Christ que le monde romain devait d'avoir entendu pour la première fois proclamer avec puissance « que l'empire de la loi finit là où commence l'empire indéfini de la conscience ^ »
Si malheureusement Voltaire avait eu le droit de dire que jusqu'à son époque « les chrétiens avaient été les plus intolérants de tous les hommes -, » il ne faut pas oublier que c'était aussi de leurs rangs qu'on avait vu sortir les initiateurs de la liberté religieuse. Nous n'en voulons pour preuve que les lois données par Penn à la Pensylvanie ^ et l'œuvre de Williams, le fondateur de la colonie de Rhode-Island.
Ce fers^ent défenseur de la liberté « soutenait que nul pouvoir humain ne pouvait s'interposer entre l'homme et sa conscience : que ni état, ni prêtre, ni roi n'avaient autorité pour imposer « un iota » en ce qui concerne la foi. » Il avait fondé en 1636 Providence « afin qu'elle pût devenir l'appui providentiel de toute personne persécutée à raison de sa conscience *. » Une charte qu'il avait obtenue à Londres sanctionna les institutions si noblement libérales de cette cité. Ainsi, comme le disait Edmond de Pressensé, « la pleine reconnaissance de la liberté religieuse est d'origine chrétienne ^. »
En contact avec le christianisme catholique de son époque. Voltaire avait surtout été frappé de son vain formalisme, de
^ Napoléon I". Discours du sacre. 2 décembre 1804. — -' 19, 378. D. phil. Tolérance. Section III. 1765. — ^ 23, 56. L. phil. Lettre IV. 1734. — •* Michaud. Biographie universelle, article sur Williams Roger. Vol. XLIV 639. 640. — ■' Lichtenberger. Encyclopédie. Vol. VIII, 237. 238. Article sur la liberté religieuse.
son esprit cruellement intolérant et de son dogmatisme étroit. Si ces vers remarquables de la Henriade : La vérité repose aux pieds de l'Eternel.
Qui la cherche du cœur, un jour peut la connaître ^
dénotent bien l'état réel des sentiments de leur auteur, il est évident que sa conception religieuse était, au moment où il les a écrits bien supérieure à celle de la plupart de ses contemporains.
Pendant trop longtemps, grâce à la perversité humaine et à la théologie, qui, souvent, comme le dit Harnack -, « n'a été qu'un moyen de supprimer la religion, » l'homme religieux fut par excellence celui qui acceptait tel ou tel credo. La soumission de l'esprit aux dogmes imposés par l'église était le critère de la foi religieuse. La vérité considérée d'une façon tout objective avait son existence en soi, il n*y avait qu'à l'accepter avec docilité, elle était surtout une doctrine, elle n'était point un rapport de vie entre l'àme humaine et Dieu. On comprend qu'ainsi l'église ait pu être persécutrice, pour elle, quiconque ne répétait pas son schibboleth était l'ennemi, l'intolérance était le fruit tout naturel de l'intellectualisme dogmatique. Si les chrétiens avaient sur ce point là suivi l'enseignement de leur chef résumé dans ces paroles: « Si quelqu'un veut faire la volonté de Dieu, il connaîtra si ma doctrine est de Dieu ou si je parle de mon chef •^, » ils auraient compris qu'aux yeux du Christ la recherche de la vérité avait autant de valeur que la possession de la vérité elle-même ou plutôt que la vérité religieuse n'existe pour chaque homme qu'au moment où il la saisit par toutes les facultés de son âme, c'est-à-dire dans la piété *.
* 7, 31. H. Chant I. Vers 251. 253. — - Harnack. L'essence du christianisme, p. 53. — '' Jean VII, 17. — ♦ Voir Sabatier. Esquisse d'une philosophie de la religion, p. 376.
En restant fidèle à cette pensée du maître, bien loin d'entraver le travail spirituel qu'impose la recherche du bien et du vrai, l'église se serait efforcée au contraire de le favoriser.
Il faut que les chrétiens se persuadent toujours mieux « que l'homme qui ne connaît pas la vérité, mais qui la cherche, est bien plus dans la vérité que celui qui la possède sans l'aimer '. )) En restant fidèlement attachés à ces principes, ils ne seront plus tentés de persécuter, ils donneront un démenti formel à l'assertion fausse et banale qui veut (( que la foi exclue toute idée de tolérance ^, » ils apprendront à leurs contemporains, en le leur montrant par des faits, « que le christianisme est bien réellement dans le monde, l'immortelle semence de la liberté ^. »