IV
LA LANGUE FRANÇAISE EN HONNEUR, çais : «En vérité, monseigneur, ceci est assez plaisant; il n’y a ici que vous d’étranger1. » Aux soupers intimes du roi de Prusse se glissaient bien quelques Allemands, à la condition toutefois qu'ils laissassent à la porte ce qu’ils avaient d’allemand ; la majorité était française et présidée par un Français, car Frédéric est et sera par l’esprit, par le goût, un véritable Français. 11 ne cachera pas plus ses préférences pour notre idiome, dont la précision et la clarté le ravissent, que son dédain pour la langue nationale. « Il la sait, mais il en fait rarement usage, » nous dit Bielfeld, un Allemand, lui aussi, quelque peu Français2. Les princes du sang, les grands seigneurs, les courtisans, « les honnêtes gens » parlaient français à Potsdam et à Berlin aussi bien qu’à Versailles; et quand le maître voulait honorer quelqu’un d’une marque particulière d’a-
1. Pollnitz, Mémoires (seconde édition, Londres, I78â), 1. 1, p, 75.
2. Bielfeld, Lettres familières (U Haye, 1763), t. Il, p. 30. Lettre XLIX; à Breslau, le 15 d’août 1741. « Il «avait assez d'allemand, raeonte Maeaulay, pour gronder ses domestique» ou pour donnrr le mol d'ordre k ses grenadiers; mais sa grammaire et sa prononciation étaient extrêmement défectueuses. Il avait de la peine à saisir le sens de la poésie allemande, quelque simple qu’elle fût. l'n jour 9» lui lut uue traduction de Vlphitjénie de Racine. Il tenait dans sa main l’original français, mais il fut forcé d’atoper que, même ainsi aidé, il ne pouvait pas comprendre la traduction. » Lord Maeaulay, Essais historiques et biographiques . traduction de (lidllanme Ciilzol. (Paris, Michel Lévy, 1862), deuxième série, p. 236. Frédéric écrivait à Maupertuls, à la date du 20 novembre 1752, nous ne savons h quel sujet : • Je n’entens pas assez l’alleman pour vous dire si la pièce que vous m'envoyez est bien traduite ou non... « Cabinet de M. Feuillet do Couches, Lettres originales du grand Frédéric à Slaupertuis, n“ 73. Du reste, il considérait l’allemand plutôt comme un jargon que comme une langue dans le sens élévé du mot. Ne disait-il pas k Voltaire, en 1737 : « qu’il ne restait d'autre ressource aux savants d'Allemagne que d’écrire dans des langues étrangères? >
D’ARdÊNS. i
rtîltié et d'estime, c’était en lui adressant une de cés épltres en notre langue tant soit peu ternes, mais où ne faisaient défaut ni la philosophie, ni l'esprit, ni la rtialice. Tout cela explique, tout cela justifie l’étendue accordée dans ces études à cette période si brève mais si importante, mais si considérable dans la vie de l’auteur de la Henrinde et de Mahomet.
Celui pour qui le roi sc sentit le plus d’affection, après Jordan et Kaiserling, s’entend (mais ils n’étaient plus ni l’un ni l’autre à l'époque où Voltaire venait s’établir à Potsdam), envers le quel il se montra le plus généreux, ce fut le marquis d’Argens1. Fils aîné d’un procureur général au parlement d’Aix, dont il s’aliéna de bonne heure la tendresse par l’indépendance de son caractère autant que par des folies qu’il est juste de mettre sur le compte de l’àge, d’Argens eut la jeunesse la plus troublée, la plus accidentée: elle est tout un roman qu’il a pris soin de raconter lui même, et où rien ne manque, intrigues, voyages, aventures tragiques et galantes. Issu d’une famille parlementaire, destiné, dès en naissant, à être de robe, il ne cacha pas son antipathie pour une profession qui cadrait peu avec son amour du plaisir, sa haine de toute contrainte: il fallut bien, à la fin, céder à ses importunités, à ses instances, et le placer auprès d’un de ses parents dans le régiment de Toulouse où, duiant deux années, sa conduite fut àl'abri de tous reproches. Mais l’heure des passions avait sonné; et, désormais, les folies allaient succéder aux folies. Notre officier, dans un congé, à
t. Jcan-Baptiale (Je Boyer, né le 14 juin 1104.