QUERELLES D’AMANTS
au danger qu’en sautant par la fenêtre de l'hôtel de la Ville de Paris , rue des Frères, où ils étaient descendus. Mais Frédéric ne l'aurait pas entendu ainsi : soit malice, soit égards pour la princesse sa parente, il prétendit que celui-ci demeurât auprès de sa souveraine qu’il dut ramener à Stuttgard, quand elle songea à prendre congé du roi. Notez que le roi était alors à Olmülz et témoignait ses regrets de ne pas se trouver à Berlin '. Remarquons, en outre, que la duchesse, à laquelle les occasions n’avaient pas dù manquer, s’y prenait un peu tard pour forcer son chambellan ; mais, si nous devons ranger cela au rang des contes, il y a quelque chose de réel sous ce faux. Il est à croire que le marquis était, pour ses péchés, plus avancé qu'on ne le suppose ici. Un beau jour, une dispute éclate entre eux, on se querelle, on se sépare ; unraccommodement a lieu sans dissiper toute amertume. D’Argens se met à écrire une comédie sur r Embarras de la cour '1 2 a laquelle la princesse riposte par une épigramme de huit vers 3. Il eût bien voulu profiter de cela pour ne pas retourner à Stuttgard, mais Frédéric (et c’est la seule chose vraie de l’anecdote racontée par Thiébault), exigea que le chambellan fit sa paix et reprit ses fonctions auprès de sa maîtresse, quitte à revenir ensuite eu Prusse. « 11 partit, il y a trois jours, mandait Jordan au roi, en jurant contre les bienséances qui lui font
1. OEuvret de Frédéric le Grand {Berlin, Prensa.), I. XIX, p. ;î, 4. Lettre de Frédéric j d'Argens; Olin ut x , 31 janvier 1742.
2. Ibid., t, XVII, p. 179. Lettre de Jordan à Frédéric; Berlin, 14 avril 1 7 42.
3. Ibid., t. XVII, p. 203. Lettre de Jordan à Frédéric; Berlin, 8 inal 17 12.
d'aSÔÉJîS a SÊftLlN.
fâirê Céût titilles d’Allemagné fort inutilement*. » Lé marquis, après un stage d’un mois employé à faire perdre le souvenir de démarches qui avaient déplu a, fut récompensé dé ses soumissions par la permission de prendre Son vol vers Berlin.
Frédéric le reçut à bras ouverts. Il l’appelait tous les jours pour dîner avec lui, et ils passaient ensemble des héures délicieuses dans la plus attrayante familiarité. Mais, dans leurs entretiens, ii était question de tout, sauf du solide, sauf de l’existence même de d’Argens qui, établi tant bien que mal dans une auberge de la ville, attendait impatiemment que l’on fixât son sort. Thiébault raconte encore que celui-ci, piqué au vif de cette affectation à garder le silence sur le chapitre des appointements, aurait décoché ab irato un petit billet qui ressemblait fort à un ultimatum 1 2 3. Rien, au contraire, de plus digne, de plus respectueux que la lettre de d’Argens, où il abofde cette question délicate mais pour lui capitale.
Sire, oserai-je prendre la liberté de faire ressouvenir Votre Majesté qu’il y a environ huit mois quelle eut la bonté do me promettre que lorsque je me retirerais à Berlin, elle m’accor-
1. UEuvrrs de Frédéric lé Grand (Berlin, Preuss.), t. XVlI,p. iOS. Lettre de Jordan A Frédéric; Berlin, 12 mat 1842.
2. Ibid., t. XIX, p. à. Lettre d’Argens A Frédéric; Stultgard, 1 1 juin 1742.
3. Voici cc prétendu billet : < Sire, depuis six semaines que J’ai l’honneur d’Ptrc auprès de Votre Majesté, ma bourse souffre un blocus si rigoureux, que si mus, qui vous entendes aussi bien à secourir les villes qu'à les prendre, né venez promptement A son secours, je serai obligé de capituler, et de repasser lu Ithln dans la huitaine, » Thiébault, Souvenirs dé vingt ans de séjour à Berlin (Didot, 1 8 (! 0) , t. II, p. 378,