‹ Voltaire et la société au 18. siècleChapitre 160 sur 431 · RETOUR DE FAVEUR · texte numérisé non relu

RETOUR DE FAVEUR

en Prusse, les choses étaient bien changées depuis. Le public avait senti la perte qu’il avait faite et commençait à regretter un coup de tête si fatal à ses plaisirs. Les puissances elles-mêmes s’étaient associées à ce revirement de l’opinion, et ce qui le prouvait mieux que tout le reste, c’est que ce terrible Mahomet, que le ministre avait dû jadisinterrompre, malgré son succès, à la troisième représentation , avait vu lever l’interdit dont il était frappé. Nous savons que Crébillon avait refusé son approbation. On voulut, cette fois encore, soumettre la pièce à sa révision, mais il répondit assez sensément que les mêmes raisons qui l’avaient empêché de l’approuver, en 1742, subsistaient toujours, et que, d’ailleurs, il ne voyait pas que son attache fût si nécessaire, puisque Mahomet avait été joué trois fois et qu’il avait été retiré sans avoir été ouvertement défendu. Ou chercha donc un autre censeur à la tragédie, et le choix se porta sur d’Alembert, dont l’approbation, cela va de source, ne se fil pas attendre . « M . d’ Argentai et M. l’abbé Chauvelin, nous dit Collé, ont remué ciel et terre pour qu’on la reprit; ils sont plus fanatiques de Voltaire que Seïde ne l’est de Mahomet »

Mahomet reparut, le jeudi 30 septembre, devant

I. Collé, Journal (Paris, 1805), t. I, p. 438, décembre 1751. Aussi ces deux amis dévoués el résolus sont-ils l'objet deR attaques et des plaisanteries les plus plates. Chauvelin, qui n'avait guère pluB de trois pieds de haut, est traité de sapajou dans une épigramme attribuée au Roi ; et d’ Argentai cbI désigné sous le sobriquet de frère Nicaisc dans une sorte d’annonce qui courut tout Paris sans trop le devoir à ce qu’elle avait de spirituel. Clément, Le* Cimi années littéraire t ou Nouvelle * littéraire * des années 1748-1752 (la Haye, 1754), t. 111, p. 201, 205, 206; Paris, l'r octobre 1751.

HEPRISE DE MAHOMET.

une chambrée des plus complètes et acclamé avec un enthousiasme réparateur. Ce fut Lekain qui joua le rôle de Selde. Nous avons assisté à ses commencements à l’hôtel de Clermont et chez Voltaire. Quelque temps encore, et en attendant quede plus vastes scènes lui fussent ouvertes, il s’était fait applaudir « en bourgeoisie » selon son expression, et s’était conquis des protecteurs et des prôneurs. 11 venait de se marier (28 juillet 1750) avec mademoiselle Sirot qu’il devait, malgré une vocation médiocre, imposer à la comédie six ans après 1 2 , lorsqu’il obtint un ordre de début pour le 17 septembre dans le rôle de Titus, de la tragédie de Brutus. Lekain avait contre lui les traits les moins avantageux .« C’est un jeune homme de 23 à 24 ans 3, qui n’est point mal fait, mais dont le visage est hideux , et l’air passablement ignoble , » nous dit Collé, qui, du reste, ne lui trouve guère plus de talent que de figure 3. Il avait surtout d’énormes sourcils qui lui donnaient une expression sombre et farouche 4. Il fallut h Lekain tout son génie et plus d’une année de lutte et d’efforts, pour faire oublier ou accepter son aspect disgracieux et sans distinction. Collé, tout en lui refusant l’émotion, lui reconnaît d’assez beaux gestes, « quelque sorte d’intelligence, » et une certaine habileté à varier ses tons. «Mais, je le répète, je

1. Jal, Dictionnaire critique de bioijraphie et d'histoire (Plon, 18(17), p. 305.

2. Lekain n’avait, en réalité, que vingt ans et demi, étant né le 31 mars 1729.

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