DÉBUTS DE LEKAIN
ne lui crois point d’entrailles. 11 ne m’a point ému dans ce rôle de Titus, qui n’est pas un rôle des moins vifs et des moins pathétiques qui soient au théâtre. Il m’a laissé froid, donc il a tort; et ce sont de ces sortes de torts dont on ne revient point... » Lekain en revint pourtant, et Collé est bien forcé de modifier son premier arrêt; il est vrai qu’il fera plus d’une réserve. « Mais jamais ce monstre à voix humaine ne m’a remué que désagréablement; il ne me paroissoit placé que dans les rôles où il faut être horrible, comme dans l’orphelin de la Chine. » Quoi qu’il en soit, Lekain, qui n’avait rencoutré que de la bienveillance jusque-là, trouva un accueil bien différent auprès du public et de quelques uns de ses camarades, d’une femme surtout, connue cependant pour la générosité et l’élévation de ses sentiments. « Le Théâtre-François, nous dit-il, me fut interdit depuis le 11 novembre de cette année (1750) jusqu'au 21 février de l’année suivante, par la eaballe infâme de mademoiselle Clairon qui avoit menacé la cour et la ville de sa retraite, si l’on ne mecongédioit; cependant un petit nombre de femmes puissantes, quoiqu’honnêtes, eut tellement pitié de mon malheureux sort, que, malgré les menaces et les cris injurieux de mon adversaire, M. le duc de Gesvres me donna un ordre pour débuter une seconde fois à la ville et à la cour '. » Et il s’efforçait, depuis huit mois, d’apprivoiser son auditoire, quand il fut chargé du rôle de Seïde. Mieux eût valu sans doute lui confier celui de Mahomet qu’il avait joué trois fois
1. Bibliothèque impériale. Manuscrits. F. R. 1 2 532 . Journal de Lekain, t. I, p. 5.