BRUITS DE DISGRACE
étaient légitimes. L’on réussit, toutefois, à persuader au roi que c’étaient là de nouvelles chiffonneries de cet esprit inquiet et brouillon, qui ne pouvait demeurer en paix et sans tracasseries. Et c’est ce que Frédéric fit sentir à son chambellan et d’une façon assez explicite môme pour que le bruit courût d’une disgrâce et d’une rupture. Voltaire, éperouné par ces humiliations, adresse au philosophe de Sans-Souci un billet trèsferme, où il se plaint de l’injustice qu’il subit, et en appelle à son équité et à sa bonté pour réparer le mal que lui font dans le public ces désobligeautes rumeurs.
L'ouvrage est à moi, comme l’I/istoire de Brandebourg est à votre Majesté, permettez-moi l'insolence de la comparaison. Quel démôlé, quelle discussion puis-je avoir pour une chose qui m'appartient, et qui est entre mes mains? Que deviendrai-je, sire, si une calomnie si peu vraisemblable est écoutée?...
Vous savez qu'un mot de votre bouche est un coup mortel. Tout le monde dit, chez la reine-mère, que je suis dans votre disgrâce. Un tel état décourage et flétrit l'âme, et la crainte de déplaire ôte tous les moyens de plaire. Daignez me rassurer contre la défiance de moi-même, et ayez du moins pitié d’un homme que vous avez promis de rendre heureux >.
C’était, comme on l’a dit plus haut, le conseiller aulique Francheville, un Français réfugié I 2, qui s’était chargé de l’édition du Siècle de Louis XI V. Pour éviter toutes difficultés, Voltaire ne s’était pas nommé. Cette réserve, il en convient lui-même, avait peu de mérite,
I Voltaire, OEuvren complues (Beucliot), t. LVI, p. 19, 20. Lettre de Voltaire à Frédéric; le 30 janvier 1752.
2. Joseph du Frcsno de Francheville, né en 1704, un élève, comme Voltaire, du père Pirée.