‹ Voltaire et la société au 18. siècleChapitre 255 sur 431 · MAUPERTUIS SUCCÈDE AU CARDINAL FLEURY · texte numérisé non relu

MAUPERTUIS SUCCÈDE AU CARDINAL FLEURY

C’est ce qu’il est permis de conjecturer d’après deux lettres du poète où il se défend de tous torts et fait valoir à son tour le droit qu’il a de se plaindre de soupçons au-dessus desquels il se croyait1. Du reste, ce petit nuage n’eut pas de suites et ne laissa de trace dans l’esprit de l’un ni de l’autre. Ils se revirent à Paris; et si, quelques temps après, l’Académie des sciences ne s'adjoignit pas l’auteur du Mémoire sur la Propagation du feu , ce ne fut point la faute de son ami qui remua ciel et terre pour lui en ouvrir la porte.

Cependant Maupertuis était retourné en France où ses affaires l’appelaient. Son parti n’était pas pris encore, et sans les dégoûts, peut-être n’eùt-il jamais consenti à s’expatrier. La mort du cardinal Fleury laissait un fauteuil vacant à l'Académie française; il le sollicita et l’obtint. M. de Maurepas, à peu près dans le même temps, lui faisait avoir une pension de quatre mille livres pour les services futurs qu’il devait rendre à la navigation. Le père de Maupertuis vivait encore, et s’il soutenait son fils, ce n’était pas sans se plaindre du sans-gêne de l’illustre géomètre, qui tirait sur lui sans même lui en donner avis; et M. de Maurepas de dire : « Il est trop bien né pour dounerdesavis à son père 2. » Ce père-là, à ce qu’il paraîtrait, était plus qu’économe. Quand ils vivaient ensemble à Paris,

1. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), t. LIV, p. 315, 372. Lettres de Voltaire à MauperluU, de» 28 mal el Ier juillet 17A I.

2. La Beaumelle , Fie de Unupcriuis ( Pari» , Ledoyen , 1859),

300 CURIEUX É10QE DE D’aLEUBERT.

Maupertuis lui amenait tous les jours à dîner quel ques convives rencontrés au café ou à la promenade; cette jeunesse avait bon appétit et dévorait. D’Alernbert avait seul trouvé grâce devant le bonhomme. « C’est un joli garçon que ce d’Alembert, disait le père Moreau à son fils; cela ne boit pas de vin, cela ne prend pas de café, cela fait plaisir à voir à une table '. »

Pour mériter la pension qui venait de lui être allouée, Maupertuis donna un traité d 'Astronomie nautique qu’il faisait suivre d’autres travaux. L’intervalle qui s’écoule entre son retour à Paris et son départ définitif pour Berlin est même la période la plus active et la plus productive de son talent. C’est à cette époque que remonte son mémoire sur l 'Accord des différentes lois de la nature, mémoire qui fit alors une impression médiocre et qui allait plus tard soulever tant de tempêtes et de clameurs ; la Dissertation sur le Nègre blanc et particulièrement la Vénus physique, ouvrage étrange parles idées et parla forme, où le lyrisme se mêle aux théories et aux hypothèses les plus abstraites, et qui, avant d’être l'objet des railleries de Voltaire, était assez obscurément attaqué par un pamphletdu docteur Procope, l' Art de faire des garçons.

Mais, malgré la faveur du ministre, Maupertuis récoltait ce qu’il avait semé : il eût voulu dominer et il se sentait isolé; et l’état de neutralité armée, qui était le sien, devait, à la longue, lui paraître insoutenable. Le

1. Grimtn, Correspondance litUraire (Kurne, 1829), t. V, p. 245; décembre 1768.

ëléonore de borck.

roi de Prusse le pressait de venir à Berlin ; il partit et fut reçu comme Aristote à la cour de Philippe de Macédoine. Les reines lui firent l’accueil le plus flatteur; et, à leur exemple, chacun s’empressa de lui faire fête. Maupertuis, que nous avons vu amoureux jusqu’au milieu des glaces de Tornéa, retrouva, à la cour de la reine mère, une jeune personne dont la beauté avait, au précédent voyage, fait sur lui une vive impression, Éléonore de Borck fille d’honneur de la princesse, d’une maison des plus anciennes de la Poméranie. La famille, malgré la considération dont était entouré le personnage, malgré la faveur dont il était l’objet, éprouvait quelque éloignement pour une alliance fort inégale du côté des aïeux. Mais le roi ayant approuvé hautement les sentiments du géomètre français, il fallut consentir de bonne grâce à une union à laquelle la principale intéressée ne répugnait d’aucune sorte, et l’heureux Maupertuis put chanter son triomphe comme il avait chanté sur son sistre son amoureux martyr '. Il dut, toutefois, retourner en France pour obtenir uu consentement que son vieux, père ne se pressait pas de donner, sachant bien que ce mariage lui enlevait un fils. Il avait également à solliciter l’agrément du roi de France: mais cette permission, on l’a dit précédemment, fut gracieusement accordée, et le brevet

1. Maupertuis était asaei mélomane pour se faire suivre de son instrument jusqu'en Laponie ; mais son succès fut médiocre, comme il l'avoue avec modestie. • . .. Ils ne font guère plus de cas de noire musique que de notre astronomie, et ma guitare n'a point du tout réussi avec eux. » Recueil de la Société des bibliophiles français, t. VI, (1829). Lettre de Maupertuis à madame de Verleillac; de Pclio, 6 avril 1737, p. 8.

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