LES VRAIES CAUSES DE LEUR RUPTURE
plaire lorsque Voltaire ne se montrait pas. Or, au souper d'où ils sortaient, Voltaire avait été dans ses humeurs nébuleuses, et Maupertuis avait brillé ; ce qui montre que son propos n’était qu’une jactance puérile que Voltaire avait pu prendre pour un sarcasme et une injure. Ce qu’il y a de certain, c’est que depuis cette soirée, ils ne se sont ménagés ni rapprochés 1 .
Cette rupture n’eut pas une cause, elle en eut mille. Chaque jour, chaque minute en enfantait une, futile, ténue comme un fil, mais qui venait grossir le faisceau des griefs. Les circonstances, les événements purent y aider et la précipiter ; mais la cause première et trop suffisante était dans le caractère altier, l’orgueil intraitable de tous les deux. Maupertuis s’était montré sans pitié pour Cassini ; il connaîtra à son tour les humiliations de la défaite. L’histoire de ces débats a quelque chose de profondément attristant. Si la comédie s’y mêle, une comédie d’un genre unique, à laquelle les mémoires seuls de Beaumarchais peuvent être assimilés, tout cela se clôt moins gaiement à coup sûr et par un dénouement où le vainqueur lui-même est atteint. Mais, quelque répugnance que nous en ayons, il nous faut poursuivre et entrer dans le détail des péripéties du plus fameux comme du plus sanglant des combats que l’auteur de la Henriade eut à livrer, durant sa très-longue et très-orageuse existence.
Le mathématicien allemand Samuel Kœnig2 nous est connu. Maupertuis l’avait donné à madame du
1 . Dieudonné Thiébault, Souvenir! de vingt ans de séjour tt Berlin (Didot, 1 SCO), I. II. p. 340.
2. On veut qu’il soit né à Berne. Il naquit en réalité à Boedingen, dana le comté d'ineenbourg.
KÛEN10.
Châtelet, qui, deux années durant, fut son disciple le plus zélé, le plus assidu et le plus docile. Koenig avait une sorte d’éloquence brutale, convaincue en tous cas, par laquelle la divine Émilie se laissa pleinement subjuguer. Il osa professer la doctrine leibnitzienne dans un sanctuaire où Newton était l’unique saint que l’on révérât, et réussit à faire partager sa foi à son élève. Voltaire, très-tolérant, jugea avec raison que certaines divergences dans la façon de penser et de sentir ne devaient en rien influer sur une affection comme celle qui l’unissait à sa docte amie, et cette sorte de schisme ne jeta aucun trouble dans l’intérieur scientifique. En revanche, et malgré une entente parfaite dans le domaine philosophique, un désaccord grave survint entre le professeur et la marquise ; une rupture s’en suivit, et, si madame du Châtelet garda toujours sur cet éclat un silence plein de convenance, il n'en fut pas de même de Kœnig, qui s’oublia en propos peu décents à l’égard d’une femme dont les procédés, jusque-là, avaient été des plus bienveillants et des plus honnêtes. Une particularité qu’il faut rappeler et que l’avenir allait rendre piquante, c’est la partialité de Maupertuis en faveur de son protégé, partialité qui avait occasionné entre la châtelaine de Cirey et lui un refroidissement passager que les efforts de Voltaire ne dissipèrent pas sans quelque peine.
Kœnig fut ensuite appelé à Franecker, où il professa jusqu’au moment où il obtint la place de bibliothécaire du Statoudher. Maupertuis qui, sans être avec lui en communauté de système, rendait justice à ses connaissances, ne l’avait pas perdu de vue, et lui avait