LA MOINDRE QUANTITÉ D’ACTION
terruption, si l’on veut, des rapports affectueux qui avaient existé jusque-là entre les deux savants. Les occupations, les devoirs de Kœnig l’éloignaient d’ailleurs de Berlin, et les points de contact manquant, rien ne laissait présager le terrible orage qu’allait occasionner ce léger nuage. Maupertuis avait lu, le 15 avril 1744, en séance publique de l'Académie des sciences de Paris, une nouvelle théorie sur la moindre quantité d’action que la nature observe toujours dans tout état d’équilibre, aussi bien que dans la distribution des mouvements. C’était à ses yeux toute une conquête; et, quelque pénible que cette déclaration doive paraître à une modestie comme la sienne, il ne résiste pas à dire toute sa pensée sur l’importance d’un pareil fait. « Après tant de grands hommes qui ont travaillé sur celte matière, je n’ose presque dire que j’ai découvert le principe universel sur lequel toutes ces lois sont fondées ; qui s’étend également aux corps durs et aux corps élastiques ; d’où dépendent, les mouvemens de toutes les substances corporelles. C’est le principe que j’appelle : de la moindre quantité d'action Non-seulement ce principe répond à
l’idée que nous avons de l’Ètre suprême, en tant qu’il doit toujours agir de la manière la plus sage, mais encore en tant qu’il doit toujours tenir tout sous sa dépendance1. » Ce mémoire, tout récemment imprimé dans le second volume de l 'Histoire de T Académie de Berlin , parvenait, en juillet 1749,
I. Maupertuis, OEuvres (Lyon, 1168), t. I, p. 4Î, 43. Estai de
Cosmologie.
MÉMOIRE DE KOENIO
à Kœnig qui, fort reconnaissant des récentes bontés de Muupertuis, ne demandait qu’à admirer et à battre des mains. Mais cette théorie lui parut inacceptable, et il ne put s’empêcher de grouper tous les arguments qui s’élevaient contre elle dans un mémoire en langue latine écrit avec des ménagements infinis, où les ouvrages de Maupertuis n’étaient pas désignés, où il se gardait surtout de mêler ce nom redoutable. Ce n’était qu’une œuvre purement scientifique, ne s’attaquant qu’à une idée, et que son auteur croyait pouvoir sans scrupule insérer dans les Actes des savants, de Leipzig, auxquels il l’envoya. Cependant, après y avoir réfléchi davantage, et sur la connaissance qu’il avait de l'extrême sensibilité de l’illustre président, il relira son mémoire et renonça dès lors à le publier. Une année s’était écoulée, quand sa santé et son désir d’embrasser Maupertuis, auquel il était redevable de sa nomination de membre de l’Académie royale, le déterminèrent, comme on vient de le dire , à pousser jusqu’à Berlin, où, pour leur tranquillité à tous deux, il eût été à souhaiter qu’il n’eùt pas mis le pied.
Dans la lettre même que Kœnig écrivit au président pour le remercier d’une distinction dont il lui était pleinement redevable, il avait touché quelques mots de son travail. Lorsqu’ils se revirent, Maupertuis lui demanda négligemment pourquoi il ne l’avait pas publié; Kœnig lui exposa avec candeur ses raisons : avant de le mettre au jour, il avait voulu en conférer avec lui, et la crainte de voir son procédé mal jugé par un ami auquel il était si fortement attaché, l’avait décidé à le garder dans ses cartons. Ce-