‹ Voltaire et la société au 18. siècleChapitre 310 sur 431 · SITUATION RÉELLE DD POÈTE · texte numérisé non relu

SITUATION RÉELLE DD POÈTE

sur des apparences qui ne peuvent tromper que les naïfs. M. Scheffer, qui, trois mois auparavant, disait déjà son mot sur la situation du poëte à Berlin, mandait de son côté à madame du Deffand : «Je l’ai vu de près, je puis vous assurer que son sort n’est pas digne d’envie. 11 passe toute la journée seul dans sa chambre, non par goût mais par nécessité ; il soupe ensuite avec le roi de Prusse, par nécessité aussi beaucoup plus que par goût. Il sent bien qu’il n’est là qu’à peu près comme les acteurs de l’opéra à Paris, dans les temps que la bonne compagnie les admettait seulement pour chanter à table. Je suis fort trompé, où il ne tiendra pas longtemps contre l’ennui qui le mine1... » Et voilà qui est plus vrai que le tableau surfait que Voltaire dépêche à ses amis de Paris, qui, eux aussi, en savent déjà trop pour le croire très-sincère.

Lu Diatribe du docteur Akakia n’étaitpas faite pour dormir dans les casiers discrets d’un bureau. L’exaspération eût été moindre, la haine moins déchaînée, que la vanité d’auteur n’eût pu s’arranger d’applaudissements restreints, donnés et reçus sousle manteau, et à la condition que le public ne serait pas de la fête. On a raconté de plus d’une façon les divers incidents d’une rupture dont l’éclat occupa un instant les honnêtes gens de toute l’Europe. Le besoin de remplir les lacunes a fait substituer les conjectures à la certitude absente; et le choix n’est pas aisé entre ces récits contradictoires qui,chacun,mêlentunpeu de vérité àbeau-

1. Madame du Deffand, Correspondance complète (Plon, 1865), 1. 1, p. 162. Lettre du baron Scheffer & madame du Deffand ; Stockholm, 15 décembre 1752.

Page 1