ARRIVÉE A FRANCFORT
C.ollini rebrousse chemin et arrive hors d’haleine dans la chambre que le poëte avait occupée; l’on eu fut quitte pour l’émoi : la boîte était restée sur la table de nuit. Ce petit incident avait nécessité une halte assez longue ; Voltaire se remit en chemin, et, après avoir successivement traversé Giessen, Butzbach et Friedberg, dont il inspecta les salines, il franchissait les portes de Francfort-sur-le-Mein, vers les huit heures du soir, bien éloigné de soupçonner ce qui se tramait dans l’ombre contre sa liberté et son repos.
Cette aventure de Francfort est le grand drame de la vie du poëte, l’épisode le plus curieux, le plus émouvant de cette très-longue existence. Voltaire ne s’y est jamais reporté par la pensée, quelle que fût la somme des années qui l’en séparât, sans que le sang lui montât au visage et que se ravivassent tous ses ressentiments contre les auteurs et les acteurs d’un tel guet-apens qu’il ne pardonnera jamais, malgré un replâtrage, des politesses et presque des retours de tendresse. Dans de pareilles dispositions, et avec son tempérament impétueux, il était bien impossible qu’il racontât sa propre mésaventure sans altérer ou exagérer les circonstances, au grand profit de sa haine. Il fallait, pourtant, le croire sur parole; et comme, en définitive, il avait été victime de la plus révoltante, de ♦ la plus odieuse violence, l’on ne fit pas difficulté d’ajouter foi à ses dires. S’il chargeait les portraits, s’il rembrunissait le tableau, restait cette injustifiable captivité qu’il n’avait pas inventée, qui n’avait été que trop réelle, et dont la conscience publique avait été à bon droit indignée. Convenons que la vengeance ne s’était