‹ Voltaire et la société au 18. siècleChapitre 373 sur 431 · PROBABILITÉS · texte numérisé non relu

PROBABILITÉS

eût fait revenir et leur eût remis en mains propres « les manuscrits royaux. » Et l'on ajoutait: « Le livre qui doit principalement être retourné est intitulé Œuvres de poésie. » Qu’on ait affaire à des gens maladroits ou à d’habiles gens, il n’est encore tel que d’être clair et précis, et c’est ce dont Frédersdorff ne se préoccupe pas asez en formulant les ordres de son maître. Les « lettres et écritures » du premier ordre se sont transformées dans le second en « manuscrits royaux ; » cela n’est pas tout à fait synonyme, et l’on comprend qu’il y ait là de quoi rendre perplexe ce bon Allemand que la moindre bévue pouvait mener à Spandau. Quant au livre de poésie, Schmid, qui est plus tranchant, n’hésite pas sur sa nature : c’est, à coup sûr, un recueil manuscrit-, autrement, comment expliquer tout ce mouvement et tout cet émoi au sujet d’un ouvrage imprimé, que tout le monde, pour son argent, était à même de se procurer chez le libraire? Cela était d’une logique rigoureuse, et il serait peu équitable de les rendre l’un et l’autre responsables d’une interprétation erronée mais plausible, et qui fait, au contraire, grand honneur à la judiciaire du conseiller aulique Schmid. Par malheur, ce dernier tombe malade et ne pourra sortir de quelque temps. Comme Voltaire n’avait pas quitté Leipzig et qu’il y était arrêté encore pour quelques jours, au dire des gens chargés de surveiller ses moindres actes, cette indisposition avait moins de gravité; mais, à peine relevé, Schmid prévenait Freytag, qu’il était obligé de se trouver, le 28 mai.àEmdeu, à l’assemblée générale de la Société prussienne du commerce asiatique; et il lui proposait, en ses lieu et place,

PERPLEXITÉS DE FREÏTAG.

le sénateur Rucker parfaitement apte à le représenter durant son absence. Convenait-il, toutefois, d’admettre dans le secret et l’exécution de cette délicate mission, sans autorisation préalable, un troisième confident, quelque honorable et expérimenté qu’il fût? Freytag écrit en toute hâte (22 mai), demande ce qu’il faut faire, qui il doit s’adjoindre, et s’il ne serait pas préférable de se servir de son secrétaire Dorn, que ses fonctions mettaient à la dévotion de Sa Majesté. Sept jours après (29 mai), Frédersdofflui répondait qu’il se tranquillisât et ne changeât rien aux premiers arrangements; Voltaire était à Gotha, où il devait s’attarder quelque temps; le conseiller Schmid serait vraisemblablement de retour, lorsque le poète songerait à traverser Francfort : eu tous cas, la volonté du roi était de ne pas appeler de nouveaux coopérateurs. Mais cette réponse ne devait pas arriver assez tôt pour être prise en considération, et le fer était plus qu’engagé, quand elle parvint aux mains du résident prussien. En effet, comme on l’a vu, Voltaire débarquait, le 31 mai, et s’installait au Lion d'Or , dans les appartements qu’il avait fait retenir d’avance et où il passa une nuit fort paisible que ne troubla le plus léger pressentiment.

VOLTAIRE AU LION D’OR. — FRETTAO ET SCHMID. ARRIVÉE DE MADAME DENIS. — AVANIE DE FRANCFORT.

Tout ce qui précède n’est que le prologue de la pièce ; nous allons entrer en pleine action. Si le poète dormit du sommeil de l’innocence, il est à croire qu’il n’en fut pas tout à fait ainsi deFreytag, qui sentait et s’exagérait la gravité de la moindre bévue. Schmid avait insisté pour qu’il s’adjoignit le sénateur Rucker; la réponse de Frédersdorff ne venant bas, il dut se résoudre, malgré ses répugnances, à accepter son concours, et ce fut avec lui et un officier prussien recruteur, sur lequel on comptait dans le cas d’une résistance', que l’on se dirigea, le premier de juin, au matin, chez l’auteur de la Benriade, qui ne s’attendait guère à pareille visite. Citons le rapport, aussi curieux par la forme que par le fond.

1. « Quant à l’ofBcler, qui ne parle pas un mot de français, je me le suis adjoint pour ma sûreté aussi bien que pour me donner de i’auiorité auprès de Voltaire, afin de n’ètrepolnl obligé de recourir à une arrestation publique. » (5 Juin.) Réponse de Frejlag à la lettre de Frédersdorff du 20 mal.

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