VOLTAIRE SE SOUMET A TOUT
rait prisonnier dans la maison où il était présentement jusqu’à l’arrivée du ballot de Hambourg ou de Leipzig, qu’il me donnerait pour ma garantie deux paquets de ses papiers tels qu'ils se trouvaient sur la table après les avoir fermés et scellés, et qu’il me signerait la décharge ( revers ) ci jointe sub A B. J’ai pris des mesures avec le propriétaire nommé Hoppe, qui a un frère lieutenant au service de Votre Majesté, pour qu’il ne puisse s'évader, ni expédier ses bagages. Lors môme que j'eusse songé à lui donner pour garde quelque grenadier, j’en eusse été empêché par l’organisation militaire d'ici qui est si défectueuse que je me fie moins à la surveillance d’un factionnaire qu’à la parole du propriétaire qui l’a confirmée par serment. Comme Voltaire se trouve très-faible et très-souOTrant, je l’ai confié aux soins du premier médecin de la ville. Je lui ai offert aussi d'aller me promener avec lui en voiture dans les jardins et j'ai mis à son service tout ce que contiennent ma cave et ma maison. Sur quoi, je l’ai laissé assez tranquille et consolé, après qu’il m’eut remis la clef et la décoration avec le ruban.
Le soir, à sept heures, il m’envoya son brevetée chambellan subC; et, ce matin, un manuscrit de la main du roi sub D, qu’il dit avoir trouvé sous la table. Je ne peux savoir combien il a encore de malles; et commo j’ignore la nature et la quantité, petite ou grande, des papiers que j’ai à rechercher, le plus convenable serait de dépécher ici un secrétaire du roi pour faire une perquisition minutieuse, et cela d’autant plus que je ne connais aucunement l’écriture de Votre Majesté. Voltaire a écrit enfin devant moi à son commissionnaire à Leipzig de m’expédier le ballot, et il m’a dit d’écrire au conseiller intime de Votre Majesté do Eredersdofî pour obtenir qu'on ne le retint pas ici d’avantage. Il désirait même que j’envoyasse cette lettre par une estafette; mais comme on a déjà perdu trois louis d’or en faux frais, je me suis servi de la poste ordinaire...
Je lui ai délivré un reçu des deux paquets d’écritures qu’il a déposés en mes mains; je lui ai également, à son instante demande, remis un billet qu’il a l'intention d'envoyer à sa nièce pour la consoler, et dans lequel je lui ai promis qu’après l’arrivée du ballot de Leipzig, il ne sera pas retenu plus longtemps '.
1. Vamhagen von Ense, Venku ùrdigkriten und vermhclite Schriftm (Leipzig, 1859), t. VIII, p. 189 5 192.
CNE ÉCONOMIE INOPPORTUNE.
Tout était au mieux ; l’on avait su tempérer la sévérité des ordres par une politesse, un peu lourde sans doute , mais qu’il faut bien reconnaître . Ou avait offert sa voiture pour la promenade, on étaitallé jusqu’à mettresa cave et toute sa maison à la disposition du prisonnier; ces procédés n’étaient pas trop d’un homme qui avait tiré la brouette. Il est vrai que Frcytagdevaitse faire une haute idée d’un personnage dont les démarches préoccupaient à ce point sa cour; et il voulut prouver son savoir-vivre à ce courtisan en disgrâce, tout en exécutant sa consigne. Il voulut encore prouver à son maître qu’il n’était pas d’humeur à gaspiller les fonds de l’État. Malgré sa courtoisie, il n’avait pas cru devoir se rendre aux vœux du poète: la poste irait un peu moins vite qu’une estafette , mais elle ne laisserait pas d’arriver, et tout vient à point à qui sait attendre. Le mal, c’est qu’il avait affaire à une nature de salpêtre, à laquelle manquaientparfaitement la longanimité, le flegme germaniques, et qu’allait irriter, exalter jusqu’au transport cette halte forcée, qu’au moins on eût dû s'employer par tous les moyens à rendre la plus brève possible. Mais le résident prussien s’était déjà découvert de trois louis en faux frais, et il était bien temps de s'arrêter.
Quant à Voltaire, il faut admirer sa modération, sinon son calme, et lui tenir compte de sa bonne tenue, de sa réserve et de sa patience dans une situation violente, imprévue autant qu’odieuse, pour appeler les choses par leur nom. Que les écrivains allemands trouvent ce qui se passe très-naturel et fort licite, nous n’y pouvons rien ; mais, cependant, les actes sautent aux yeux. Où donc