‹ Voltaire et la société au 18. siècleChapitre 380 sur 431 · LA GRANDE FORCE DE VOLTAIRE · texte numérisé non relu

LA GRANDE FORCE DE VOLTAIRE

combats intérieurs avaienl été trop violents pour qu’il n’y eût pas lieu de s’attendre, le résident parti, à une surexcitation, à des transports frénétiques. Eh bien, point. La porte était à peine fermée, que Voltaire semblait avoir tout oublié. Il écrivait dès le soir même à madame Denis, qui était à Strasbourg, et se mit à ses maussades Annales de l'Empire , comme si rien ne s’était passé. C’est là sa force. Dans les plus terribles bourrasques, au milieu des inquiétudes et des agitations qui font sa vie, un pied dans la tombe, il ne perd pas de vue que l’étude est un préservatif aussi bien qu’un devoir, et se trouve toujours dispos devant son bureau de travail. Il nous le dira lui-même, dans un de ses Discours sur C homme, au sujet précisément de cet abominable guet-apens de Francfort.

Quand sur les bords du Mein deux écumeurs barbares,

Des lois des nations violateurs avares,

Deux fripons à brevet, brigands accrédités,

Épuisaient contre moi leurs lâches cruautés,

Le travail occupait ma fermeté tranquille;

Des arts qu’ils ignoraient leur antre fut l'asile '.

Un jour ou deux s’écoulèrent sans autre événement. L’on avait écrit à Leipzig, il fallait bien que Voltaire donnât aux œuvres de poésie le temps d’arriver. Mais il n’était ni prudent ni sûr de soumettre cette patience, cette longanimité à une épreuve trop prolongée. Sa présence à Francfort avait transpiré ; des bruits vagues de séquestration avaient surexcité la curiosité, on vou-

1. Vollalre, OEuures complètes (Beuchot), I. XII, p. 85 à 87. Discours en vers sur l’homme, v* discours : Sur la nature du plaisir.

4o4 UN MAITRE SOUFFLET,

lait le voir. De nombreux visiteurs se succédèrent dans son modeste cantonnement du Lion <T Or, parmi lesquels il s’en trouva un qu’à coup sûr Voltaire n’attendait pas et souhaitait encore moins. Il n’a garde d’oublier le personnage dans le petit récit que nous avons reproduit. Pourtant il ne dit pas tout. Il se promenait avec son secrétaire dans le jardin de l’hôtel; on annonce le libraire Van Duren. Voltaire, à distance des événements, plaisante agréablement sur l’éditeur de la Haye et le bourgmestre de Francfort; mais, en ce moment, le brigandage de ce Van Duren lui semblait moins plaisant. A peine l'aperçoit-il, qu’il entre en fureur, court sur lui avec la rapidité de la foudre et lui applique un maître soufflet. Collini essaya d'apaiser et de consoler la victime ; il la pria de considérer que le soufflet venant d’un grand homme, c’était là une de ces chances heureuses qui n’arrivaient pas à tout le monde. L’argument avait sa valeur, peut-être moins que les ducats de Voltaire, que se partagèrent, s’il faut en croire ce dernier, quoique d’une façon inégale, le bourgmestre « régnant » et le brave éditeur de l’ Anti- Machiavel. Tout cela et d’autres incidents encore devaient sortir le prisonnier de son calme et le précipiter dans la voie de la résistance et de la révolte ; et c’est ce que Freytag laisse pressentir dans une nouvelle lettre à Frédersdorff, datée du S juin, quatre jours après leur première entrevue.

Cette mission de confiance flatte moins celui-ci qu’elle ne l’inquiète. Il en prévoit toutes les difficultés et tous les périls, et ne demanderait qu'à en être relevé. « Il commence déjà à se faire de bons amis, qui

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