SINGULIER DÉBAT
A leur retour, le comte de Chasot présenta au roi la note des déboursés. I.e premier article portait un somme assez forte pour lavemens au savon, à deux kreutsers chacun, pris par M. de Voltaire pendant les deux mois de notre voyage. — Comment diable! s'écria le roi, quel compte d’apothicaire me présentez-vous là? — Sire, reprit M. de Chasot, je n'en rabatterai pas undenier à Votre Majesté, car mon compte est de la plus grande exactitude1.
L’histoire de ces lavements au savon est curieuse, et ce singulier débat entre Frédéric et le chevalier des plus comiques. Par malheur, nous ne trouvons pas, dans la vie de Voltaire, à cette époque, deux mois disponibles et qui puissent être attribués à des visites aux landgraves et aux margraves allemands. Il faudrait que cela se fût passé eutre l’arrivée de Voltaire en Prusse et le départ de Chasot pour la France, entre la dernière moitié de juin 1730 et la fin d’octobre 173! ; et, tout ce temps, Voltaire n’aura quitté Potsdam que pour Berlin, où, comme ou le verra, des affaires assez maussades le retiendront, bien malgré lui. Que d’anecdotes et d’aventures de ce genre racontées, colportées, acceptées sans y trop regarder, pour ce qu’elles ont de piquant ou de malicieux ! La malveillance en aura inventé plus d’une; mais, tout aussi souvent, c’est à la légèreté, au manque de critique et de réllexion des historiens qu’il faut s’en prendre. L’on a entendu et l'on répète ; la chronique est plaisante , cela suffit pour la reproduire ; et, à la longue, les fables les plus impossibles se trouvent si bien accréditées, que ce n’estpas sans quelque péril que l’on cherche à en prouver l’absurdité et le ridicule.
I. Longchamp etWagnièrc, Mémoires sur Voltaire (Paria, 1820), t. 1, p. 35, 30. Additions nu Commentaire historique.