GEORGES KEITH
L’Angleterre ne laissait pas d’être représentée également à Potsdam et à Sans-Souci, par les frères Keith, deux Écossais jacobites, accueillis à bras ouverts en Prusse, et que l’on eût décapités à Londres. Non content de les traiter avec la plus grande considération, Frédéric, peut-être pour piquer le roi Georges qu’il ne pouvait souffrir, nommait celui des deux qu’on appelaitMilord Maréchal 1 , son envoyé extraordinaire près la cour de France, en août 1731. «Vous verrez, écrivait à ce propos Voltaire à sa nièce, une assez jolie petite Turque qu’il emmène avec lui; on la. prit au siège d’Oczakow, et on en fit présent à notre Écossais, qui paraît n’en avoir pas trop besoin. C’est une fort bonne musulmane. Son maître lui laisse toute liberté de conscience. 11 a dans son équipage une espèce de valet de chambre tartare, qui a l’honneur d’être païen ; pour lui, il est, je crois, anglican, ou à peu près. Tout cela forme un assez plaisant assemblage qui prouve que les hommes pourraient très-bien vivre ensemble, en pensant différemment. Que dites-vous de la destinée qui envoie un Irlandais ministre de France à Berlin, et un Écossais ministre de Berlin à Paris? Cela a l’air d’une plaisanterie 2. »
Cet Anglais d’Irlande, auquel le poète fait allusiou, était aussi un de ces émigrés que la France s’était attachés par les bienfaits et les charges, et pour lesquels elle avait fini par devenir une patrie. Lord Tyrconnel
1 . George Keith . grand maréchal cl 'K couse , donl il est tant question dans les Confection* de Rousseau.
2. Voltaire, OEuvrcs complétée (Heuchot). t. LV, p. 640. Lettre de Voltaire madame Denis; à l'otsdam, le 24 août 1751.
LORD TÏRCONNEL.
était tout un type. Son originalité, son épicurisme tant soit peu brutal, avaient réussi auprès de Frédéric, et qui, plus est, auprès de Voltaire. «Pour milord Tyrconnel, c’est un digne Anglais. Son rôle est d’étre à table. Il a le discours serré et caustique, je ne sais quoi de franc que les Anglais ont, et que les gens de son métier n’ont guère '. Le tout fait un composé qui plaît1 2. » Toute la biographie du personnage est dans ce portrait et dans quelques lignes, en guise d’oraison funèbre, que nous aurons occasion de citer plus loin, lors de la mort de ce voluptueux qui était passé au pourceau d’Épicure.
Finissons par un Allemand. Saul les princes, que leur parenté faisait les habitués obligés de ces réunions, où d’ailleurs ils ne se montraient que discrètement, Frédéric, à cette époque du moins, n’admettait guère d’Allemands, et encore moins de Prussiens, à ces soupers philosophiques où ils eussent détonné. Frédéric aimait son peuple, on peut dire qu’il l’a créé; mais c’était un père que son affection n’aveuglait pas et qui n’exagérait point les qualités de ses enfants. L’Allemand, dont il va être ici question, était une de ces natures cosmopolites qui n’ont d’autre
1. Qu'entend parti Voltaire? Lord Tyrconnel Taisait son métier sans en avoir l’air; et il existe un tableau de iarour de Berlin envoyé par lui à Versailles, où la reconnaissance pour les bontés qu’on lui témoigne ne l'empêche pas d'être sincère et même sévère. Ce piquant document a été publié dans le Journal de l'Institut liittornpie (août 1836), t. V, p. 13 et sulv. Ils'}- rencontre des additions de son successeur, le chevalier de LaTouche,dans les papiers duquel il a été trouvé, additions auxquelles nous ne laisserons pas de Taire quelques emprunts.
2. Voltaire, O Euvres complètes (Reuchot) , t. LV, p. M2. Lettre de Voltaire a madame Denis; k Berlin, le 12 janvier 1781.
POLLNITZ.
patrie que le lieu où elles peuvent satisfaire le plus amplement à leurs instincts de vie large, de dépenses et de luxe, gens sans scrupules embarrassants, prêts à tout entreprendre, plus désireux de crédit que d’estime, courtisans retors, qui savent bien que l’important est de se rendre indispensables.
Issu d’une des meilleures familles de Franconie, le baron de Pollnitz1, avec de l’esprit, de l'instruction, une rare souplesse de caractère, était fait pour arriver à tous les emplois, si une prodigalité inouïe, une vie désordonnée n’eussent compromis , annihilé ces avantages de la naissance et de la fortune. Bien des incidents avaient traversé son existence suflisammeut agitée ; bien des événements avaient remué, bouleversé le monde, auxquels sans doute il n’avait assisté que de sa fenêtre, en simple curieux, mais en curieux intelligent, observateur et sagace. Tout cela faisait du baron une gazette aussi attachante qu’instructive. Sa jeunesse se passa à visiter les différentes cours de l’Europe, sur lesquelles il nous a laissé des bavardages qui se lisent, bien qu’ils ne renfermeut aucune révélation d’importance. Il vint pour la première fois à Paris, en 1712, et y fut des mieux accueillis par la princesse Palatine, ravie d’avoir à médire de la France avec un Allemand. Elle le saluait, du plus loin qu’elle l’apercevait, d’un « A kl bonjour , me in Landsmann (mon pays)! » et, s’il était une journée sans la venir voir, elle envoyait savoir si le Landsmann était malade. Elle voulut le présenter elle-même à Louis XIV qui lit