‹ Voltaire et la société au 18. siècleChapitre 68 sur 431 · SECONDE ABJURATION · texte numérisé non relu

SECONDE ABJURATION

plus de chances de trouver un établissement. Frédéric- Guillaume avait succédé à Frédéric 1er sur le trône de Prusse. Il s’agissait de plaire à ce priuce fantasque, peu aimable, et qui avait de rudes instants. Mais la difficulté n’était pas insurmontable; le seul sérieux obstacle était la religion. Pollnitz n’était pas homme à se rebuter pour si peu : il abjura le catholicisme pour le culte du prince. La place de chambellan fut la récompense de cette apostasie. L’exercice de sa charge, en l’approchant à tout instant du maître, le mettait à même de conquérir, par sa gaieté, le tour original de son esprit, les bons contes qu’il avait glanés sur sa route et qu'il rapportait de ses voyages, un grand ascendant sur ce naturel féroce, mais qu’il n’était pas impossible d’apprivoiser. Frédéric- Guillaume, tout parcimonieux qu’il fût, dérogeait uses habitudes d’économie en faveur de son chambellan, auquel il envoyait de fondation , à Noël , six mille reisdalers (22,400 fr. de notre monnaie). Tous les soirs, il s’enfermait dans un petit bâtimeut isolé, qu’il appelait sa tabagie, au bout du jardin, sur les bords de la Sprée, avec un petit groupe d’amis, tous faits à son humeur, à ses caprices, à ses violences ; et les heures se passaient à fumer *, à boire, en bavardages et en commérages de toute espèce.

1. Poil ni 11 avait horreur de la pipe, et on se demande comment il put faire agréer sa perpétuelle abstention, bien avant ce temps, se trouvant introduit dans la tabagie de Frédéric-Guillaume et voyant chacun, et le roi tout le premier, se mettre à fumer, il fut épouvanté h l'idée qu’il lui faudrait faire confine les autres. Heureusement, on ne songea point à lui présenter de pipe, et il en fut quitte pour la peur. Nouveaux Mêtuoirci (Francfort, 1738), 1. 1, p. 340.

LA TABAGIE DE FRÉDÉRIC-GUILLAUME. 8.*î

Los meublos se réduisaient à une longue table de sapin ayant de chaque côté un banc du même bois : à un des bouts se trouvait placé, pour le roi, un fauteuil aussi grossier que le reste, et à l’autre bout un second fauteuil à peu près semblable, à cela près que le dossier en était surmonté de deux grandes oreilles <lo lièvre, symbole accrédité chez les Allemands pour désigner la légèreté et le peu de mérite des personnes. Ce dernier fauteuil était ainsi décoré parce qu’il était réservé à un ancien domestique admis dans cette société, où il servait de messager et de bouffon. C'est là que Guillaume se faisait raconter les anecdotes du jour, que lui-même faisait part de ce qu’il avait remarqué de curieux, et qu’on cherchait à le disposer selon les intérêts ou les passions des assistants ou de leurs amis. Sous ce dernier rapport, personne n’y était plus redoutable ou plus puissant que le baron do Pollnitz, non-seulement parce qu’il avait plus do crédit que personne, mais aussi parce qu'il était beaucoup plus adroitet non moins passionné *,

Sous toute apparence, Pollnitz ne pouvait que perdre à un changement de règne, et il y avait une si grande différence entre les goûts, les mœurs, la manière de voir du père et du fils, que le favori de Guillaume n’avait guère chance d’être celui de Frédéric. Mais Pollnitz était homme de cour , il avait donné des preuves d’habileté sinon de moralité; écarté ou conservé, il eût touché une pension que ses services lui avaient assurée : en le gardant, on bénéficiait des appointements de celui qui lui eût succédé. Mais cette dernière raison nous parait bien machiavélique, et nous préférons admettre des considérations d’un autre ordre. Frédéric aimait l’esprit, et le baron en avait infiniment; sa causerie, qui ne se recommandait pas par une excessive tendresse à l’égard du prochain, était

1, Dieudonné Thlébftlilt, Souvenirs de vingt ans de séjour à Berlin Didot, 1830), t. I, p. 358, 359.

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