‹ Voltaire et la société au 18. siècleChapitre 95 sur 431 · EMPRUNT D’UN HABIT · texte numérisé non relu

EMPRUNT D’UN HABIT

quel tout bon réformé va à la communion. En effet, le domestique revenait bientôt après avec l’habit. Il semblerait qu’il n’y avait plus qu’à l’endosser ; mais ce fut là que les vraies difficultés apparurent. Voltaire et Fromery étaient de môme taille ; mais, si le premier avait la maigreur d’un squelette, le dernier avait ce superbe embonpoint d’un spéculateur dont les affaires sont loin de péricliter : le poète eût flotté dans le vêtement du marchand. Qu’à cela ne tînt; l’on ferait rentrer les coutures par un tailleur expéditif. Le valet court aussitôt chez un homme de l’art qui rapportait le costume assez prestement pour que Voltaire pût s'habiller et arriver à point. Seulement, ce dont le diligent tailleur n’eut garde de se vanter, au lieu de remployer, il avait coupé ce qu’il y avait de trop. Le lendemain, l’habit était rendu à son propriétaire, avec force remerclments.

Ce ne fut que quelque temps'aprés, raconte Thiébault, lorsque le marchand voulut s’en servir pour ses actes de religion, qu'il se convainquit qu’il ne pouvait plus se servir pour communier de l'habit avec lequel Voltaire avait soupé; il rit lui-mâme de cette aventure, et ne s’en plaignit point. Vingt ans après, il conservait encore cet habit par curiosité. Ceux qui ont voulu tirer de cette petite histoire des conséquences défavorables à Voltaire n’ont pas dit, ce qui pourtant est vrai, que le domestique ayant eu le soin de laisser ignorer la faute du tailleur à son maître, celui-ci n'a eu aucune part au léger tort qui fut fait à Fromery

On laisse au lecteur impartial à apprécier où est la vraisemblance et à laquelle des deux narrations il faut

1. Dieudonné Thiébault, Souvenirs de vingt ans de séjour û Berlin (Didot, 1860). t. Il, p. 554, 555.

Page 1