UN DEUIL DE COUD
Mais, puisque nous avons cité Formey, citons-le jusqu’au bout.
Il est incroyable, ajoute-t-il, jusqu’où V. poussoit la lésine et l’escroquerie. Je n’en parlerois pas, si je n’en trouvois une occasion formelle dans les CEuurf* posthumes de l’édition de Bâle. I.’habit noir emprunté au négociant Fromery pour porter un deuil de cour, est la chose la plus plaisante. On n’osoit rien refuser à V. Le négociant prêta son habit, qui alloit bien pour la longueur, mais qui étoit trop large. V. le fit rétrécir, le renvoya, et quand Fr. voulut le remettre, il s’aperçut de la manœuvre. Les bougies qui dévoient rester aux domestiques étoient confisquées au profit de V. C'étoit la fable de la ville, et le roi en étoit fort bien instruit : mais il prenoit l’homme tel qu’il étoit, et lui passoit des écarts comme attachés à la faiblesse humaine et abondamment compensés par ses rares talons 1 .
Thiébaut, qui ne se trouvait pas, il est vrai, à Berlin, raconte cette histoire de l’habit noir d’une tout autre façon. Voltaire est invité à souper chez la reinemère, il était arrivé le soir même de Potsdam avec le roi ; la cour était en deuil, le poète n’avait pas de vêtement noir, et il ne pouvait s’asseoir à la table de la princesse que vêtu du costume de rigueur. Il était fort embarrassé et ne savait à quel saint se vouer, quand son domestique lui dit qu’il connaissait un brave négociant2 qui se trouverait très-honoré de prêter pour quelques heures, à un homme comme M. de Voltaire, son habit noir des grands jours, celui avec le-
1. Forint»), Souvenirs d’un Citoyen (lie? lin, 1789), 1. 1, p. 23C.
2. Fromery était libraire, à ce que nous apprend le factum servant de prologue au Tantale en procès , qui est la source Irès-peu sérieuse à laquelle Formey nous renvoie. Supplément aux Œuvres posthumes (Berlin, 1789), 1. 1, p. 337.