‹ Voltaire et la société au xviii siècleChapitre 118 sur 342 · MADAME DE BENTINCK · texte numérisé non relu

MADAME DE BENTINCK

geux que le roi de Priis>e *. Pour madame de Bentinck, que celui-ci appelait la Sif/nora errante ed amabile^ c'était une pauvre femme d'humeur assez fanla>que, quelque peu inconsidérée mais excellente, qu'il avait prise en amitié et en pitié et qui plaidait contre son mari, Guillaume de Bentinck, un comte du Saint-Empire. Elle n'avait que trop besoin d'être protégée, et l'auteur de la Benriade n'avait pas cru mécontenter en remettant ses suppliques^; mais c'est ce qu'il ne referait plus, puisque cette tentative avait été envisagée

1. « Il arriva aussi alors que ce monarque, donnant un bal chez la reine, y fil inviter tous les ambassadeur-, excepté celui de l'impérafrice de Russie, avec la quelle il cherchait à se brouiller. Ce minifilre n'y parut pas. M. de Voltaire, apprenant qu'il n*avait pas reçu d*in\italion, et ne t^achani pas que ce fût l'effet d'un oubli volontaire, alla d({ lui même le lendemain matin chez l'ambassadeur, pour le prier de ne pas faire de cette aventure une affaire d'État, lui disant que le roi en était sûrement bien fâché. Le ministre rendit compte de lotit à sa souveraine, et confla Fa lettre à un juif qui partait pour Pétersbourg. Elle tomba entre les mains du roi, qui, voyant la démarche que M. de Voltaire avait faite sans son ordre, se mit en fureur contre lui... n Longchamp et Wagnière, Mémoires sur Voliaire (Varh, 1820), t. I, p. 36. Additions au Commentaire his* torique, Les choses pourraient bien ne s'être pas pat^sées tout à fait ainsi, ti nous nous garderons bien de garantir le récit de Thonnôle Wagnière. Gross était rappelé par sa cour, et il n'est pas impossible que la même diffloullé qui s'était élevée en France à l'égard de l'andienee de congé se fût présentée également en Prusse. Voltaire, qui n'avait pas à singérer dans tout cela, pour complaire à un homme qu*il avait beaucoup connu, oublia, peut-être aussi, qu'il n'était à Berlin que l'hôte et l'ami de Frédéric. Duc de Luynes, Mémoires^ t. VII, p. 380, août 1746.

2. Il avait f.iit plus encore, bien qu'il n'en parle point. Il est plus explicite dans une lettre à d'Argental où il lui recommande avec chaleur la pauvre comtesse, et où il convient qu'il Ta engagée à prendre pour arbitre lord Tyrconnel et le secrétaire d'État des affaires étranère» de Prusse. Vollaire, Lettres inédites (Didier, I8ô7), t. I,

7^, 2i3. Lettre de Voltaire k â'ATgeii\a\; Ub ^^c^\E^Tf^\*V^\.

SOUMISSIONS DE VOLTAIRE. i85

d'un mauvais œil. Loin de regimber devant ces récriminations offensantes, le poëte courbe le dos; il a mérité à beaucoup d'égards, sinon sur tous les points, les duretés dont on Taccable, il se frappe la poitrine et convient de ses torts. Qu'on l'écrase maintenant, s'il peut être de la générosité du maître de frapper un serviteur humilié et repentant.

Sire, écrit-il à Frédéric le lendemain de l'arranpement définitif, toutes choses mûrement considérées, j'ai faii une lourde faute d'avoir un procès contre un juif, et j'en demande bien pardon à Votre Miijesté, à votre pl.ilosophie, et à votre bonté. J'éiais piqué, j'avais la rajie de prouver que j'avais été trompé. Je l'ai prouvé, et H[)rès avoir iia^né ce malheureux procès, j'ai donné à ce maudit hébreu ()lusque jene lui avais offert d'abord, pour reprendre ces maudits diamants, qui ne conviennent point à un homme de lettres. Tout cela n'empôche pas que je ne vous aie consacré ma vie. Faites do moi tout ce qu'il vous plaira. J'avais mandé à Son Altesse madame la Margrave de Bnreith, que frère Voltaire était en pénitence. Ayez pitié de frère Voltaire »...

A cette épltre soumise, humble, câline, d'amoureux en disgrâce, le roi de Prusse répondait, le jour suivant, par quelques lignes où, tout en consentant à le recevoir et à passer l'éponge sur le passé, il donnait une dernière leçon de prudence et de sagesse un peu brutale, à cetécervelé, à cette tête évaporée de cinquante-sept ans bien sonnés.

Si vous voulez venir ici, vous en êtes le maître. Je n'y entends parler d'aucun procès, pas môme du vôtre. Puisque vous l'avez

1. Voltaire, OE«vrr*co»w;)/é/w(Beuchot),t. LV,p.574, 575. Lettre de Voltaire à Frédéric, ce samedi. Cette leUre est Indubitablement du 27 février, qui est un samedi et le lendemain de la transaction définitive avec Abraham HirHclu '

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gagné, je vous en félicite, et je suis bien aise que cette vilaine affaire soit finie. J'espère que vous n'aurez plus de querelles ni avec le Vitsux ni avec le Nouveau Testament ; ces sortes de compromis sont flétrissants, et avec les talents du plus bel esprit de France, vous ne couvririez pas les taches que cette conduite imprimerait à la longue à votre réputation. Un libraire Gosse (Jore), un violon de l'Opéra, un juif joaillier, ce sont en vérité des gens, dont, dans aucune sorte d'affaires, les noms ne devraient se trouver à côté du vôtre. J'écris cette lettre avec le gros bon sens d'un Allemand, qui dit cequ'il pense, sans employer de termes équivoques et de flasques adoucissements qui déûgurent la vérité; c'est à vous d'en profiter > .

Ainsi se termina ce triste démêlé avec le juif Hîrsch, démêlé sur lequel on raconta, en France et en Europe^, cent fables plus ou moins ridicules, mais qui, toutes ou peu s'en fallait, s'accordaient à faire jouer le plus méchant rôle à Voltaire. Cela donna lieu, entre autres plaisanteries à une comédie. Tantale en procès y insérée dans les Œuvres posthumes de Frédéric 11^ comme étant le fait du roi de Prusse ^. Le poëte y était représenté sous le nom d'Angoule-Tout, le père Hirsch et son ûls Abraham sous ceux d'Ismaîl et de Rabin. Rien de plus plat, de plus inepte que cette facétie, dont le véritable auteur était un certain Potier, bibhothécaire

1. Voltaire, OEuvres complètes (Bevichoi)^ t. LV, p. 580. Lettre de Frédéric à Voltaire; Potsdam, du 28 février 1751.

2. Sauf quelques inexactitudes, les extraits de deux lettres écrites au marquis de Valori, Tune à la date du 26 janvier 1751 et l'autre à celle du 9 avril suivant, et reproduites par Collé, sont un historique assez circonstancié et assez fi ièle de cet étrange procès. Journal (Paris, 1805), t. 1, p. 355 à 359.

3. OEuvres posihumes de Frédéric II (Berlin, 1789)i t. I, p. 348 eliuif. Tantale en procès, comédie.

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