VOLTAIRE S'OBSTINE
On se disait des mots tendres, et Ton feignait un abandon et une sécurité que Ton ne pouvait plus avoir. Si Frédéric soumettait à son reviseur ses moindres ébauches, Voltaire n'eût rien voulu publier sans avoir l'avis et l'approbation de cet esprit si sûr et si délicat. « Je demande en grâce à Votre Majesté, lui écrivait-il, de lire ma Rome. Votre gloire est intéressée à ne laisser sortir de Potsdam que des ouvrages qui soient dignes du Mars- Apollon qui consacre cette retraite à la postérité. Sire, il faut, sauf votre respect, que vous et moi, pardon du vous et du moi, nous ne fassions que du bon, ou que nous mourrions à la peine ^ » Si ces chatteries ne font que dissimuler imparfaitement la contrainte qui règne au fond des cœurs, au moins indiquent-elles la volonté, chez Voltaire, de ne pas déserter le champ de bataille et de demeurer, coûte que coûte. Aux amis, à la nièce, l'on objectera que le Siècle de Louis XIV est sous presse à Berlin et une nouvelle édition des œuvres en préparation à Dresde ; le moment serait mal choisi pour entreprendre un voyage qui n'est que différé ^. Ce ne sont là que des prétextes ; malgré les dégoûts, on s'obstine. Après tout, l'on est le conseiller et Tami d'un grand roi; et cela vaut cent fois mieux, en dépit des picoteries, des coups dégriffé, que plier l'échiné à Versailles et retrouver à Paris la même animosité, les mêmes haines, les mêmes persécutions; car d'Argental avait beau dire, tout cela ne s'était apaisé
1. VoUaire, OEuvres complètes (Beuchot),t. LV, p. 637. Lettre de VolUire à Frédéric.
2. Ibid., t. LV, p. 644. Lettre de Voltaire à d'Argental; à Berlin, MOÙl nàl.
ÉCHANGE DE MÂDRIOÂUX. 493
qu'à la condition qu'il demeurerait éloigné. Mais bientôt certains indices, certaines révélations viendront jeter le poëte dans une inquiétude et des perplexités qui avaient bien leur raison d'être, comme on en pourra juger.
Voltaire, dont les relations étaient tendues avec plus d'un, avait aussi ses amis. L'esprit, la folie de La Met^ trie, cette impertubable gaieté avaient trouvé grâce devant lui ; et, s'il fait, à l'occasion, bon marché de son jugement et de sa raison, il le proclame d'agréable et d'amusante humeur, et lui témoigne de l'affection. Il le chante et le persifle en vers, mais de façon à flatter plus qu'à blesser l'auteur du Machiavel en médecine ^ qui n'était intraitable qu'à l'égard de ses confrères.
Je ne suis point inquiété Si notre joyeux La Mettrie Perd quelquefois cette santé Qui rend sa face si fleurie ; Quelque peu de gloutonnerie Avec beaucoup de volupté Sont les deux emplois de sa vie.
11 se conduit comme il écrit; A la nature il s'abandonne, Et chez lui le plaisir guérit Tous les maux que le plaisir donne.
Muses, Grâces, tendres Amours, Avec lui finit votre règne!
Et La Mettrie de répondre :
Moi, je suis fort inquiété
Quand des auteurs le plus illustre,
A peine à son douzième lustre,
Jouit d'une faible santé ;
Je crains que de ses heureux jours
Le flambeau brillant ne s'élev^ue.
■>^ Vo
i04 LE MAL DU PAYS.
Mai3 pourquoi faut-il que je craigne La mort pour qui vivra toujours; Pour qui, dans sa douleur profonde, Le plus célèbre roi du monde Fera dresser à Sans-Souci Un monument éternel comme lui*?
Cet intrépide viveur, qui eût dansé sur un volcan, qui semblait si fort s'accommoder de la table et de la familiarité du philosophe de Sans-Souci, a son ver rongeur, tout comme un autre : c'est le mal du pays. Il se meurt d'envie de revoir la France, et il supplie secrètement Voltaire d'engager le duc de Richelieu à à lui faciliter son retour ^. Cette négociation, dont se charge le poëte, délie la langue à La Mettrie et amène plus d'une confidence. Il n'était pas d'ailleurs malaisé de le faire parler, et Voltaire en sut bientôt beaucoup, plus qu'il n'en eût voulu apprendre.
Ce La Mettrie, mande-t-il à sa nièce, est un homme sans conséquence, qui cause familièrement avec le roi, après la lecture. Il me parle avec confiance ; il m'a juré que, en parlant au roi, ces jours passés, de ma prétendue faveur et de la petite
1. Aszésat , V Homme machine , par La Mettrie (Paris, 18G5), p. XX, XXI. — Ce ne sont pas, du reste, les seuls vers que Voltaire lui ait adressés ; on peut citer encore ceux qui débutent ainsi :
Allez, courez, joyeux lecteur, Elle verre à la main, coiÉfé d'une serviette
Vollaire, OEnvres complètes (Beuchot)^ t. LV, p. 615. Lettre de Voltaire à La Mettrie ; à Polsdam,
2, « Il demande s'il peut revenir en France, s'il peut y passer une année sans Mre recherché... Je vous supplie, Monseigneur, de vouloir bien me mander si le vin de llonrjrie se gâte sur mer : s'il ne se gâte pas, La Mettrie partira; s'il se gâte, La Mettrie restera... » Voltaire, (ouvres complètes (^euchol) , t. LV, p. 472. Lettre de Vol-
re à Richelieu ; aoû t 17 .SO .
L'ÉCORCE D*0RA50F. ^i^
jalousie qu'elle excite, le roi lui aurait répondu : « J aurai besoin de lui encore un an tout au plus; on presse Toranvie, et on en jette récorce. »
Je me suis fait répéter ces douces paroles; j'ai redoublé mes interrogatoires; il a redoublé ses serments. U croireivous? dois-je le croire? cela est-il possible? Quoi! après seizo ans de bontés, d*offres, de promesses; après la lettre* qu'il ji voulu que vous gardassiez comme un gage inviolable de sa
parole 1...
Vous imaginez bien quelles réflexions, quel retour, quel embarras, et, pour tout dire, quel chagrin l'aveu de La Metlrio fait naître. Vous allez me dire : partez; mais moi je ne peux pas dire : partons. Quand on a commencé quelque chose, il faut le finir; et j'ai deux éditions sur les bras, et des^engagements pris pour quelques mois*. Je suis en presse de tous les côtés. Que faire? Ignorer que La Metlrie m'ait parlé, ne me confier qu'à vous, tout oublier, et attendre'...
Aussi, à dater de ce jour, Voltaire n'aura plus ni sécurité, ni confiance. L'épée de Damoclès sera incessanament suspendue sur sa tête. Il n'en fera pas moins la bouche en cœur, il n'en soupera pas moins gaiement avec les amis du roi, il n'en sera que plus caressant et plus tendre. Mais cette diable à'écorce ne lui laisse pas un moment de trêve, il a beau se dire, beau se répéter que c'était là un propos sans conséquence, peut-être inventé par cet écervelé qui en avait fabriqué bien d'autres, rien n'y fait, ce Je rêve toujours à l'Éfcorce