‹ Voltaire et la société au xviii siècleChapitre 138 sur 342 · SAIGNÉE INOPPORTUNE · texte numérisé non relu

SAIGNÉE INOPPORTUNE

yaîs lard, nous dit Voltaire, de hachis de porc et de gingembre. Notre La Mettrie engloutit tout le pâté *. On devine ce qu'il en résulta. « Il prit la fièvre, raconte d'Argens; le chirurgien lui conseilla deprendreTémétique: «Nondit-il, je veux accoutumer Tindigestion à « la saignée, et démentir tous les raisonnements des a médecins allemands. » Il se fit donc saigner, quelque chose que pût lui dire le chirurgien ; quatre heures après la fièvre redoubla, et devint inflammatoire : toute la nourriture, qui étoit dans l'estomac, aïant passé aisément dans le sang, par la facilité que la saignée lui en avoit donnée. Il vécut encore trois jours dans le délire, et mourut dans la maison de l'envoïé de France plutôt plaint que regretté des gens qui Tavoient connu ^. » Il avait prié lord Tyrconnel de le faire en-

1. Voltaire, OEuvres complètes, t. LV, p. 688, G89. Lettre de Voltaire à madame Denis; à Potsdam, le 14 novembre 1751.

2. Marquis d'Argens, Ocellus Lucanus (Ulrecht, 1762), p. 248. — L'abbé Denina, La Prusse littéraire sovs Frédéric //(Berlin, 1791), t. III, p. 26, 27. — OEuvres de Frédéric le Grand (Berlin, Preuss.), f. XXVII, p. 203. Lettre de Frédéric à la margrave de Bayreulh; le 21 novembre 1751. — Au lieu de trois jours, le comédien Désormes, qui pnUend avoir été le témoin delà dernière extravagance de ce fou incorrigible, dit vingt jours; mais c'est incontestablement là une méprise du compositeur. « 11 vivoit, raconte-t-il, depuis trois ans, heureux, aimé et estimé, également cher à la cour et h la ville, lorsqu'il fut attaqué de la maladie qui l'a mis au tombeau. Nous avions dîné ensemble chez milord Tyrconel. 11 y avoit un pâté garni de truffes, dont il mangea prodigieusement. Au sortir de table, il se sentit l'estomacli chargé, et me proposa une partie de billard , que j'acceptai, et qu'il ne put achever. Il se trouva mal, et on le mil au lit chez milord Tyrconcl. 11 appeloii tous les médecins des empoisonneurs; il n'a pas voulu sans, doute faire exception; car il s'est empoisonné lui-même. 11 s'est fuit saigner huit fois et a pris des bains pour une indigestion. 11 est mort après vingt jours de maladie, 1^ 1 1 novembre i 751 , à trois heures du malin, â^é de cviaraute-'

i!l8 MORT DE LA METTRIE.

terrer dans son jardin, mais on ne crut pas devoir souscrire à ce souhait. « Son corps enflé et gros comme un tonneau a été porté, bon gré, malgré, dans l'église catholique, où il est tout étonné d'être. » On se demanda comment il était mort : était-ce en médecin ou en chrétien? Ses derniers moments avaient- ils été le démenti de sa vie sceptique et matérialiste; en un mot, selon une expression familière à hi margrave de Bayreuth, avait-il fait le plongeon *?.Sabatier de Castres prétend qu'il voulut constater son repentir par des preuves non équivoque s ^. Il reste démontré que ce gourmand mourut en philosophe^. « J'en suis bien aise, nous a dit le roi, joowr le repos de son âme. Nous nous sommes mis à rire et lui aussi *. » C'était bien pour l'intimitéj pour le public la note devait être différente.

ans. Il a quitté la vie à peu près comme un bon acleur quitte le tli(5îi(re, sans autre regret que celui de perdre le plaisir d'y briller et d'ôtre applaudi... » Fréron, Lettres sur quelques écrits de ce temps (Nancy, 1753). Lettre de M. Désormes, premier comédien du roi de Prusse, au sujet du célèbre La Mettrie.

1. Formey, Souveuirs d'un Citoyen (Berlin, 1789), t. H, p. 362.

2. Sabatier de Castres, Les trois siècles {Xm^ierdam, 1775), t. lil, p. 78.

3. Le chapelain de Tyrconnel, un prêtre irlandais, le père Mac- Mahon , stimulé par quelques personnes , pénétra près du lit du malude, au chevet duquel il s'assit, attendant une occasion de le rappeler à des sentiments plus chrétiens. La Mettrie, dans un deseê accès, s'était écrié : « Jésus-Marie ! » Le chapelain, saisissant ce m(H ment, lui dit : « Ah ! vous voilà enfin retourné à ces noms consolateurs ! — Mon père, répondit le moribond, ce n'est qu'une façon de parler. » 11 expirait, quelques minutes après. Nicolaï, Ânekdoten von Konig Friedrich II von Preussni iind von enigen Personen die um ihtt waren (IJerlin, 17 90), premier cahier, p. 20. — Thomas Carlyle, Histvry of Friedrich II of Prussia (Leipzig, 18G4*), vol. IX, p. 92, 93.

4. Voltaire, Œuvres complètes {^euchoi) , t. LV, p. 697. Lettre de Voltaire à madame Denis; à Potadam, le 2 A décembre 1751.

Page 1