‹ Voltaire et la société au xviii siècleChapitre 140 sur 342 · ÉLOGE DE LA METTRIE · texte numérisé non relu

ÉLOGE DE LA METTRIE

déric par une âme pure ? Son portrait par Voltaire a le mérite de la précision et nous rend certes mieux Toriginal. a Aviez-vous entendu parler, écrit-il à d'Argental, d'un médecin nommé La Mettrie, brave athée, gourmand célèbre, ennemi des médecins, jeune, vigoureux, brillant, regorgeant de santé? Il va secourir mllord Tyrconnel , qui se mourait ; notre Irlandais lui fait manger tout un pâté de faisan, et le malade tue son médecin. Astruc en rira, s'il peut rire ^ » Ces trois lignes peignent notre homme delà tête aux pieds, sans le louer, sans le diffamer ; et il n'est pas mal d'y revenir après avoir lu cette pièce d'éloquence, dont la communication, dit Formey, fut écoutée d'un air morne^ C'était en effet, un véritable outrage à la morale publique ; et ce scandale fut senti par tous les gens, qui, sans être rigoristes, ne pensaient pas qu'un souverain, quelque absolu qu'il fût, eût le droit de réhabiliter un homme dont le mérite à ses yeux était de n'avoir cru qu'à la matière et d'avoir agi en conséquence^. « II. est fort triste, mande Voltaire à Richelieu, qu'on ait lu son éloge à l'Académie, écrit de main de maître. Tous ceux qui sont attachés à ce maître en gémissent. 11 semble que la folie de La Mettrie soit une maladie épidémique qui

1. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), t. LV, p. G88. LeUre de Voltaire à d'Argenlal; Potsdam, le 13 novembre 1751.

2. Formey, Souvenirs d'un Citoyen (Berlin, 1789), 1. 1, p. 1 18.

3. Tous les pasteurs de Berlin, tous les ministres du culte furent consternés; les épicuriens même (et TAcadémie en recelait bien quelquesuns) furent loin d'applaudir à cette étrange fantaisie du philosophe de Sans-Souci , et l'aimable et spirituel Gotter disait à ce propos : « Trop est trop, et vouloir traiter la vertu de nomen inane^ c'est détruire tous les liens de la société humaine. l\ vaudrait mieux alori», pour notre sûreté et satisfaction, être brute et brouter flxerbe! »

SENTIMENT DE VOLTAIRE A CE PROPOS. 20i

se soit communiquée. Cela feragrand tort à l'écrivain ; mais avec cent cinquante mille hommes, on se moque de tout, et on brave les jugements des hommes *. » Et, pour couronner l'œuvre, Frédéric eût donné six cents livres de pension à une « fille de joie » que La Mcttrie avait amenée de Paris, après avoir abandonné femme et enfants^. C'est encore Voltaire qui nous dit cela, mais à une date où il serait imprudent de le croire sur sa parole, aussitôt qu'il est question de ce Marc-Aurèle d'autrefois qui s'est changé en Denis le Tyran et en « Luc » .

Le poëte ne pardonnait pas à l'auteur de V Homme machine d'être parti sans l'avoir sorti d'angoisses, par oui ou par non. c< J'aurais voulu demander àLaMétrie, à l'article de la mort, des nouvelles de Vécorce d orange. Cette belle âme, sur le point de paraître devant Dieu, n'aurait pu mentir. Il y a grande apparence qu'il avait dit vrai. C^était le plus fou des hommes, mais c'était le plus ingénu... » Et comment allier ces noirceurs avec

1. Voltaire, Œuvres complètes (Beuchot), t. LVI, p. 14. Lettre de Voltaire à Richelieu; à Berlin , le 27 janvier 1752. Une chose à remarquer et que l'on remarqua , c'est que Voltaire n'assista pas à la séance où Téloge fut lu, quoiquMl eût écrit qu'il « avait disposé son corps cacocliyrne à ne lui pas refuser le service, et à grimper à l'Académie; » il s'en excusa, tantôt sur ce qu'il s'élait trompé de jour, tantôt sur ce qu'il n'avait pas élé convoqué. Quant à Frédéric, il ne fut pas sans s'apercevoir du blâme respectueux qu'il s'élait attiré de la partdespersonnes les moins austères. « Si j'ai loué La Mettrie, disaitil, c'a été pour épargner cette besogne au secrétaire perpétuel. » A la bonne heure, et Formey dut lui en être fort reconnaissant, bien qu'il n'y paraisse guère. Giiristian Bartholmèss, Histoire philosophie que de VAcadémie de Prusse (Paris, 1850), t. I, p. 273.

2. Ibid,, t. XL, p. 88, 89. Mémoires pour servir à la vie de M. de Voltaire, écrits par lui-même. M n'avait eu qu'une fille de sa femme, comme on l'a dit plus haut, p. 3G,

202 RETRAITE DE CHASOt.

le langage affectueux, les doux propos de la coquette royale? c( Il me disait hier, devant d'Argens, qu'il m'aurait donné une province pour m'avoir auprès de lui ; cela ne ressemble pas à Vécoîxe d'orange. Apparemment qu'il n'a pas promis de province au chevalier de Chasol. Je suis très-sûr qu'il ne reviendra point. Il est fort mécontent, et il a d'ailleurs des affaires plus agréables*... »

Nous parlions plus haut de phrases de rhétorique; si Frédéric surfait sur l'estime et la vénération que lui inspire La Mettrie, ses regrets furent sincères. La Mettrie était encore celui qui l'amusait le plus de tous ceux qui l'entouraient. C'était, en définitive, ua concertiste de moins, et sa mort parut être le signal de désertions successives qui finiront par faire le vide autour du philosophe de Sans-Souci. Voltaire disait vrai à l'égard de Chasot. Chasot s'en allait pour ne plus revenir. Depuis longtemps les relations étaient tendues entre le roi et ce dernier. Frédéric avait de durs moments avec ceux qu'il affectionnait le plus ; et ses sévérités et ses rudesses ne devaient être que plus sensibles pour les intimes qu'il avait habitués à ne voir que l'hôte et l'ami dans le maître et le souverain. Si le chevalier eut à essuyer des dégoûts, il serait peu équitable de prétendre qu'il ne se les fût attirés d'aucune sorte. Chasot, dont nous avons indiqué la nature chevaleresque^ l'intrépidité, le dévouement, l'esprit, avait les défauts inhérents à ses qualités ; il était joueur, débauché, prodigue, répandant l'argent

1. Vollaire, OEuvres complètes (Beuchol), t. LV, p. 697. LeUre de Voltaire à madame Denis; à Potâdam, le 24 décembre Uôl.

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1. Dieudooné ThiéLauH, Smoenin (U vimjl un» Un «<*/;/// u iéfif'l (Dkkit, lSOO),t. n, p. 1((1.

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