‹ Voltaire et la société au xviii siècleChapitre 15 sur 342 · MESQUINERIES DE FRÉDÉRIC · texte numérisé non relu

MESQUINERIES DE FRÉDÉRIC

moire du maître, celui-ci lui répondait qu'il n'avait rien à craindre à l'égard de son établissement et qu'il s'en reposât sur sa parole ^ Frédéric finira par s'exécuter et lui donnera la clef de chambellan avec les appointements attachés à ces fonctions. 11 le nommera, en outre, directeur de la classe des belles-lettres de son académie et joindra à ce titre un emploi autrement délicat, celui de recruter des artistes pour son théâtre et de traiter avec eux de leurs modiques émoluments : car, si Frédéric veut avoir des comédiens 6t des danseuses, nous savons à quel taux, et il est plaisant de le voir débattre leurs chétifs honoraires. Ses lettres à d'Argens à ce sujet sont des plus curieuses, et nous y renverrons. Signalons aussi les billets de même espèce adressés au baron de Schwcertz ^, au comte de Ziérolin-Lilgeneau et à PoUnitz. Tantôt il prétendra que les répétitions doivent être gratis, par dessus le marché, « pour le roi de Prusse, » ce qui lui attirera cette réponse de son maître de ballet : a Les choristes et les comparses ne viennent jamais au théâtre qu'on ne les paye ^. » Tantôt il s'indignera qu'un fournisseur n'attende pas la représentation pour donner son mémoire : a Dites au sieur Cori, écrit-il à Pollnitz, qu'il est bien affamé pour me présenter à

1. OEiivres de Frédéric le Grand {Berlin, Preuss.), t. XIX, p. 8, 9. Lettre de Frédéric à d'Argens; Berlin, 27 décembre 1742.

2. Ajoutons le baron de Bielfeld à cette liste de directeurs des menus plaisirs. «... Dans lès intervalles de Tabsence ou des maladies fréquentes de W le baron de Sweërls, je me trouve encore chargé delà direction des théâtres. » Bielfeld, Lettres familières (la Haye, 1763), t. II, p. 254. Lettre LXXIV; octobre 1747.

3. Blaze de Bury, le Chevalier de Chasot (Paris, Lévy, 1862), ùb. Ordre de cabinet^ à Pollnitz ; Potsdam, le 25 septembre 1771.

UNE AGRÉABLE SURPRISE. i7

présent un compte pour un opéra qui ne doit pas encore avoir lieu *. » Tantôt enfin, il terminera un billet où il prêche la « meilleure économie » à propos d'un ouvrage nouveau, par ce post-scriptum : a Faites des amours à bon marché, car à mon âge on ne les paye plus cher ^. »

Pour en revenir à d'Argens, Frédéric aimait son esprit, son érudition, et affectionnait sa personne; Ton a remarqué, qu'après Voltaire, c'est à lui qu'il a adressé le plus de lettres^. Avec les années tout cela tournera à l'aigre; mais, à l'heure où nous sommes, d'Argens était en pleine faveur, comme le démontre cette lettre inédite, dont nous avons extrait déjà un fragment relatif à Thiériot, et dans laquelle éclate la reconnaissance enthousiaste du marquis.

Vous auros apris que le roy m'a fait pressent d'une très jolie maisson de campagne à cent pas de Sans-Souci et à deux cent pas de Poisdam, Cette maisson avoil apartenu à Son Altesse Royale le Malgrave Guillaume, qui fut tué devant Prague. Le roy a eu encor la bonlé de me faire expédier un arest du tirand Consistoire (c*est notre Conseil d'Étal), en vertu du quel je puis vendre, donner, laisser à mes héritiers la ditle maisson qu'il m'avoit donnée comme une marque de son amitié toute particulière. Ce sont les propres termes. Depuis quelques jours, il m'a envoie ches moy du velours sizelé pour faire un canapé et les fauteuils d'un apartement. Il me fait bâtir actuellement deux ailes à ma maisson. Et ce qui vaut autant que tout celle, il me dit il y a deux mois ces propres paroles : Mon cher mar-

1. Blaie de Bury, h Chevalier de Chasot (Paris, Lt'vy, 1862), p. 256. Lcllre de Frédéric à Pollnili; à PoUdam, ce 20 juillet 1767.

2. Ibid,, p. 257. Lettre de Frédéric à Pollnitz; à Potsdam, 22 septembre.

3. OEuires de Frédéric le Grand (Berlin , Prcuss.), t. XIX , p. x , Avcrtlssemenl,

iH ARLEQUINADES.

quis, votre ftère vous a déshérité y et moi je veux réparer peu à peu ce qu*il a fait ; fai donc résolu de vous donner quatre mille livres de pension de plus, et j'ai pris des arangemens pour qu'à la première cccabion tous aies encor cette pem^iofi aur la Silésie, Aussi j'espère que dès le premier bénéfice considérable qui vaquera en Silésie, mon afaire sera terminée; je puis vous prolester que je scrois le plus ingrat des hommes si je ne regardois pas le roy mon maître comme mon Dieu tulélaire, et je puis vous assurer que je donnerois pour luy jusqu'à la dernière goûte de mon sang *,

Ce fut après souper que Frédéric remit à son chambellan le contrat qui le faisait propriétaire de ce petit domaine. On se doute* bien que le lendemain, dès l'aube, le marquis fut sur pied pour visiter sa nouvelle maison, malgré sa paresse invétérée, peu préparé d'ailleurs à l'espèce de surprise qui l'y attendait.

Il parcourt le jardin, examine les appartements, trouve tout charmant et d'un bon goût. Il entre dans le salon , qui était beau et garni de peintures; mais quel fut son étonnement, lorsqu'au lieu de paysages et de marines, il vit dans cette galerie les scènes les plus plaisantes et les anecdotes les plus comiques de sa vie. Ici, le marquis, en officier, se trouvait au siège de Philisbourg, et témoignait de' la poltronnerie; là, i était aux genoux de sa belle comédienne; plus loin, son père le déshéritait. Un autre tableau le représentait à Constantinople; dans un autre, on voyait un chirurgien occupé à lui "faire une opération que ses aventures galantes avaient rendue nécessaire; ailleurs, des religieuses, pendant la nuit, le tiraient dans une corbeille par la fenêtre de leur couvent; dans tous ces tableaux , le marquis reconnaissable était représenté dans des attitudes comiques.

Ce spectacle auquel il ne s'attendait pas, le mit dans une colère furieuse; il examina bien tout, et ensuite envoya cher-

1. Bibliothèque de rArsenal. Manuscrils, B. L. F., 369. Portefeuille de Bachaumont , Mélanges, correspondances. Lettre de d'Ârgens à Bachaumont.

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