DÉPART DU JEUNE ANÔUVIEL
paru faire sa première communion à la catholique, malgré lui, qu'on l'avait renvoyé. La mère pénétrée d'un zèle pour le calvinisme que la persécution échauffait encore dans ce temps-là, lui fournit les moyens de s'expatrier et d'aller à Genève où il pourrait devenir ministre du saint Évangile. Angliviel partit; mais comme il se croyait déjà quelque chose, il s'imagina que le gouvernement avait les yeux ouverts sur lui, vu le lieu, l'objet et le genre de son éducation ; et conséquemment il prit le nom de La Beaumelle pour se dérober à des recherches qu'on n'avait pas envie de faire ^.
Tout cela a un ton d'autorité qui s'impose. Voltaire qui , à coup sûr', n'alla aux renseignements sur le compte de La Beaumelle que lorsqu'il y fut intéressé par la guerre à outrance que lui faisait celui-ci, ne dit pas de quelle source lui vinrent ces détails biographiques. Il faut convenir que, si ces anecdotes de collège sont de pure invention, elles ont un notable cachet de vérité et que, n'étaient le ressentiment implacable du poëte et le peu de concordance de certaines dates et de certains faits avec des témoignages aussi absolus que le sont des actes d'étatcivil, on n'oserait émettre le moindre doute sur des assertions tellement circonstanciées, qu'elles semblent porter avec elles leur conviction. Cependant, si tout n'est pas mensonge ou erreur, nous sommes obligés de convenir, après révision, que bien des inexactitudes capitales viennent saper par la base ce petit récit qui, fùt-il vrai dans toutes ses parties, ne dépose pas d'une façon aussi déflnitive qu'on affecte de le croire contre le jeune Angliviel. L'on n'aime pas ces
1. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), t. XXXH, p. 81 à 84. DicUonnaire philosophique, au mot Quisqtiis,
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sortes d'habiletés dans un enfant ; mais les incidents, mais le but peuvent pallier ou aggraver les torts, et nous ne voudrions voir ici qu'un écolier friand, qui, par son industrie, trouvait le moyen de fournir à ses déjeuners et de les rendre plus abondants. Sans doute, si Ton assigne comme terme de ces manœuvres blâmables les années 1744 ou 1745 , Angliviel n'eût pas eu moins alors de dix-huit à dix-neuf ans. Mais on semble hésiter sur la date précise, et, à cette époque, celui-ci n'était plus au collège; car il quitta la France à la fin de 1745 , après avoir essayé, durant un temps plus ou moins long, du commerce auquel, il est vrai, il renonça bientôt. Arrivons aux faits erronés. Le père de La Beaumelle n'était ni Irlandais de nation, ni soldat, ni catholique ; il était négociant de profession et protestant de religion. Sa mère, Suzanne d'Arnal, ne pouvait, par ferveur de secte, avoir envoyé son fils dans la ville de Calvin, par une raison trop concluante : elle était morte dès 1729. En revanche , Angliviel père mourut beaucoup plus tard, six ans après les événements que nous allons raconter, en 1757. Cette confusion de personnes n'infirmerait pas d'une manière absolue l'historiette du collège d'Alais, et il serait peut -être permis d'admettre que tout n'en est pas inventé. Au fond, que nous importe? Ce qui serait, à coup sûr, moins indifférent , ce serait la conduite équivoque que la même chronique attribue à La Beaumelle, durant son séjour en Suisse.
A Genève, Angliviel se lia avec M. Bauclare, qui en était alors bibliothécaire. Mademoiselle Bauclare, sa nièce, avait une petite société de veillée dans la cour du collège. La Beaumelle
SON SÉJOUR A ÛËNÈVE. $19
y fut gdmi^î et dans une conversation de fem^nes, il eut de quoi savoir la chronique scandaleuse de Genève : c'était plus qu'il n'en fallait pour alimenter sa malignité naturelle ; mars il fallait, 9vant tout, se faire un nom. Voici comment il s'y prit. M. de I^ Visclède, secrétaire perpétuel de l'académie de Marseille, \enait de faire une Ode sur la mort^ qui avait été couronnée aux jeux floraux; il ne s'était point fait connaître. La fieaumelle i'en procura une copie; il la fit imprimer en placard et en in-8, chez Duvillard, la dédia à M. Lullip^ alors professeur d'histoire ecclésiastique, et jouit de la gloire d'être à vingt et un ans environ, auteur d'une ode où il y avait de bonnes strophes. Cette célébrité lui plût; mais il fallait se donner le plaisir do la satire ^ £n conséquence, d'après ce qu'il avait recueilli dej^ inédisances féminines, il composa un catalogue de livres dans lequel il déchira tout Genève. Je ne me souviens que d'un arlicle^ et le voici : Le mauvais Ménage, opéra- comique; par Mom* sieur et madame Gallatin, Tous les autres étaient dans ce goûi'. Gela fut su, il futhonni^ s'intrigua, alla en Danemark, etc., etc.
Ces faits sont tellement précis, les noms propres si nettement indiqués, aussi bien que les méchants tours qu'on lui attribue, qu'il n'y a guère moyen de croire que tout oela soit de pure invention. Mais laissons ces commérages, dont nous faisons moins difficulté d'ad* mettre la malveillance. Après un séjour de dix-huil mois, La Beaumelle quittait Genève et passait en Danemark, où il débarquait, le 15 avril 1747. Il y avait été appelé par le baron de Gram, qui lui remit l'éducation et la direction de son jeune fils. Dès son arrivée à Co-
1. tt Nota, —s II logeait à Genève, chez M. Glraudefiu l'aîné, auteur 4e La Banque rendue facile^ etc. Il y brouilla et perdit tout ; il y traduisit le Catéchisme théologique de M. Ostervaid ; il y tit quelques fragments satiriques , qui furent insérés dans le Mercure suisse i je ne peux me rappeler Tannée, ni le moi»; mais il en est un qui a pour épigraphe ces deux vers de M. de Voltaire, avec un hémistiche gâté :
Courons après la gloire, omi«, l'ambitioa Est du cœur des humains la grande passion. >