LA BEAUMELLE DINE CHEZ VOLTAIRE
entrevue, devant un étranger sur la discrétion duquel on ne saurait compter. Milord (et Voltaire nous l'apprend lui-même) ne se refusait pas toujours le petit plaisir de médire de son prochain; mais on choisit son monde et son terrain, et la prudence la plus sommaire tient lieu de charité. Le poëte était à Potsdam. La Beaumelle, peu attiré vers Mauportuis « dont le génie n'étoit pas le sien, » mande à Voltaire son arrivée et lui dit que le désir de voir trois grands hommes l'amenait en Prusse; et quoiqu'il ne fût que le second, il le verrait le premier. Il alla à Potsdam le 1®' novembre 1781 . Voltaire le retint à dîner. La Beaumelle a raconté cette entrevue qui ne dura pas moins de quatre heures et nous donne la mesure du personnage.
n me questionna beaucoup et môme jusqu*à Tindécence. Toutes ses questions aboutissoient à savoir si j'avois des desseins sur la place de La Métrie, dont on venoit d'aprendre la mort ; comme j*avois un objet un peu plus relevé, et que j'étois chez lui pour lui rendre des hommages, et non pour lui faire des confidences, toutes mes réponses aboutirent à lui faire entendre que j'étois fort éloigné d'aspirer à remplacer La Mettrie.
Il me demanda quels étoient les 2 autres grands hommes que je venois voir; je lui dis que l'un étoit le roi : oh! me répondit-il, il n'e^ît pas si aisé de le voir *, et l'autre? M. de Maupertuis.il sourit amèrement, il me parut quMl auroit mieux aimé que ce fut M' Pelloutier, auteur d'une excellente Histoire des Celtes '.
i . Ce passage est un peu modifié dans la Réponse au Supplément du Siècle de Louis XIV {h Colmar, 1754), p. 122. « Il n'est pas si aisé de voir le R. P. abbé. « Disons, à ce propos, que nous avons cru devoir citer de préférence le premier jet. Mais nous aurons soin de signaler les changements quelque peu significatifs.
2. Simon Pelloutier, membre de l'Académie des sciences de Ber- )în et son bibliothécaire. Voir son Éloge , pat ?OTm«^ , WW .
226 ftÉËUTE MAL.
Il me parla de son Siêcfe de Louin ÏIV ; jô lui pktUi de nieé Lettres de Maintenon, li me demanda à les voir; je me rappelai* qu'il a volt envoyé à Thyriot quelques lettres de Sévignê^ qu'il avoit fait imprimera Troyes ; ']e les lui refusai très- poliment ; il me répondit : eh 1 gu'est-ce qui vous les delnahdef
Je tâchai de le gagner : mais je m'aperçus que je n'avançois point dans son esprit ; je le savois fort sensible à la louange; à chaque instant j'allai l'encenser; je fus toujours retenu par une mauvaise honte. Je n'ai point le courage de louer en face les personnes que j'estime.
Je partis de Potzdam trop mécontent de W de Voltaire, pour n*ôlre pas un peu mécontent de moi. J'avois été allarmé de la perlidie de son sourire, de l'inégalité de son humeur, du brusque de son ton^ des épines de son caractère. Mais enclin à lui tout pardonner, je me dis : cet homme est dans un mauvais jour; Il a mal dij^éré : c'est l'indii,^eslion qui le rend faux, dur et cruel : qUel dommage que cette âme dépende si fort de cet estomac ' I
Il y a, dans ôe peU de Hgrids, plds d'incoiivenahces que de mots; et Ton se demande comment, en les relisant, La Beaumelle ne s'est pas aperçu des ridicules qu'il se donnait par une outrecuidance à peirie croyable. Voltaire, c'est l'homme du monde, par excellence, plein de politesse, de mesure, de bonhomie parfois; oubliant sa supériorité, ses années, sa célébrité, OU lie s^en
Ik Nous ignorons à quel acte de la vie de Voltaire Là BèftliRiblle fait alluston. Nous n'avons rien trouvé qui ait rapport, de près où de loin, à cette impression des lettres de madame de Sévigné à Troyes. Nous avons cherché dans la magistrale édition des Leures de madame de Sévigné (Hachette) si elle nous donnerait réponse à cette énigme ; mais vainement.
2. Le Siècle politique de Louis XIV, avec les pièces qUi fbrment This-^ toire ûuSiêcle de M. F. de Voltaire, et de ses querelles avec MM. do Mauperluis et de La Beaumelle (à Siéclopolis, 1753), p. Slt, 312. Lettre de M. de La Beaumelle à M***^ sur ce qui fl'est pasflë entre H Voltaire,
SON MAPïQUE Î)E JfUÔÈttENT. 2é7
Sjouvenant que pour les faire oublier à ceux auxquels il parle. Refusons-lui tout; mais il avait Purbanité, le savoir-vivre. Ses contemporains sont utianitnes à reconnaître en lui ces Vertus sociales qu'il avait, totit enfant, appris à pratiquer dàtis Tliltimité et le cotîl« merce des plus grands seigneurs et de la meilleure société de son temps. Que Fauteur de la Benriadis ait adressé quelques questions à La Beaumelle sur sod séjour à Copenhague et son voyage en Prusse, cela est présumable ; ce dut être, en tous cas, avec les marques extérieures de l'intérêt qu'un homme de son âge pouvait témoigner à un jeune homme de vingt-cinq ans qui a son avenir encore à faire, en admettant qu'il ait tous les dons d'intelligence et d'entregent qUi forcent la fortune.
On lui a demandé s'il avaît des desseins sur la place de La Mettriez et lui de nous dire qu'il avait un objet uti peu plus relevé. Quelles étaietlt doiic ées viséëé? Car La Mettrie^ digne ou indigne, avait une assez bonne situation auprès de Frédéric, et nous ne voyons pas à quoi pouvait aspirer de plus élevé le professeur de Copenhague. Et remarqueji qu'entre lui et Voltaire tout doit marcher de pair. « Il nie parla de son Siènle de Louis XIV, je lui parlai de mes Lettres de MûlHtenon. i» Avec un peu de bon sens, La Béaumelle eût compris le ridicule qu'il se dotitiait. En somme, il eàt content de lui, de la prudence, de la modération, de la magnanimité même doht il a fait preuve. Enclin à tout pardonner (c'est lui qui nous le dit), il défend, il excuse Voltaire contre l'impression fâcheuse que lui ont laissé « la perfidie de son sôUrlt!é,l'ltiégaUt6 de «SU