RETOURS PÉNIBLES
Mettrie lui-même, dont la philosophie bravait le ciel, n'était pas exempt de ces sortes de défaillances, et tout son aplomb, assure-t-on, n'était pas à l'épreuve du grondement et des éclals de la foudre*.
L'auteur de la Philosophie du bon sens sentait l'humiliation de ces perpétuelles défaites, et son impuissance à se débarrasser de ces honteuses entraves ne faisait qu'aviver sa haine contre toutes les croyances, auxquelles il reprochait amèrement de n'avoir d'autre but que d'égarer et de tromper les hommes. Il ne leur pardonnait point la domination tenace des premières impressions qu'elles exerçaient sur sa maturité et qu'elles devaient exercer sur le reste de sa vie. Et si telle ne fut pas Tunique cause de la guerre à outrance qu'il ne cessa de faire aux religions, à celle surtout dans laquelle il était né, son acharnement à s'attaquer à toute superstition ou à ce qu'il estimait l'être, trouvait son plus actif aliment dans ces retours pénibles sur luimême et les dures épreuves que lui attiraient des faiblesses à peine excusables dans un enfant.
D'A^rgens depuis longtemps s'était fait un intérieur selon ses goûts et son humeur, et dont il était difficile de le sortir. Amoureux, toute sa vie, des filles de théâtre, il devait finir par s'acoquiner avec quelque comédienne. Mais si c'était son inévitable destinée, disons qu'il eût pu tomber plus mal. Voici comment il raconte son mariage, et les raisons qu'il donne d'une décision qui scandalisa plus qu'elle n'étonna sans doute les amis et les familiers du marquis.
1 . Dieudonné Thiébault, Souvenirs de vingt ans de séjour à Berlin (Didot, 1860), 1. n, p. 391, 427.
24 MADEMOISELLE COCHOTS.
A mon retour à Berlin * je formai le dessein, quoique au milieu de la cour, de prendre un genre de vie qui m'éloignât du tumulte du monde, et qui fût plus conforme au caractère d'un homme de lettres. J'épousai une femme qui pût par ses connaissances me rendre* heureux dans l'intérieur de ma maison. Je ne songeai ni aux richesses ni à la naissance; le bon caractère, la douceur et les talens de l'esprit déterminèrent seuls mon choix, et quelque disproportionné qu'il parût à mon état, le . consentement d'un roi philosophe, à qui la vertu et l'esprit pa- ; roissent es plus grands avantages, justifia ce choix, qui a fait * et fait encore le bonheur de ma vie. Je trouve tous le^ jours dansmadame d'Argens, un ami sensé, un homme de lettres instruit,, un artiste éclairé, et une femme complaisante. Les bontés du roi n*ont jamais été diminuées, j'écris ceci dans son palais de Sans-Souci, où il m'a donné un appartement; j'ai l'honneur de lui faire ma cour une partie du jour, et je ne remarque 'jamais en lui qu'un conquérant qui oublie ses victoires, qu'un , roi qui ne se souvient pas de l'être avec ceux qu'il honore de sa société, et qu'un philosophe complaisant qui excuse toujours les foiblesses humaines, quand elles ne blessent pas la probité *.
Il existait, à Berlin, une famille d'acteurs depuis longtemps attachée au théâtre de cette ville et qui s'était fait estimer par l'honnêteté de ses mœurs. Mme Cochois, que les mauvais plaisants appelaient la j reine mère, avait deux filles et un fils. Ce dernier, ; très-amusant dans les rôles d'arlequin, passa en Russie où il mourut de nostalgie, malgré des succès qui eus- . sent dû l'y acclimater. L'aînée des filles, Babet, comédienne au Théâtre français, la seconde, f nommait Marianne, première danseuse à l'Opéra.
1 . Frédéric l'avait envoyé à l'armée de Flandres faire compliment au roi de France sur la victoire de Lawfeld.
2. Marquis d'Argens, Histoire de V Esprit humain ou Mémoires secrets et universels de la République des lettres (Berlin, 1 768), L'exil» p. 381. •