CURIEUX ÉLOGE DE D'ALEMBERT
Maupertuis lui amenait tous les jours à dîner quelques convives rencontrés au café ou h la promenade; cette jeunesse avait bon appétit et dévorait. D'Alembert avait seul trouvé grâce devant le bonhomme, a C'est un joli garçon que ce d'Alembert, disait le père Moreau à son fils; cela ne boit pas de vin, cela ne prend pas de café, cola fait plaisir à voir à une table ' . ))
Pour mériter la pension qui venait de lui être allouée, Maupertuis donna un traité d'Astronomie nautique qu'il faisait suivre d'autres travaux. L'intervalle qui s'écoule entre son retour à Paris et son départ définitif pour Berlin est même la période la plus active et la plus productive de son talent. C'est à cette époque que remonte son mémoire sur V Accord des différentes lois de la na^ ture^ mémoire qui fit alors une impression médiocre et qui allait plus tard soulever tant de tempêtes et de clameurs ; la Dissertation sur le Nègre blanc et particulièrement la Vénus physique^ ouvrage étrange par les idées et parla forme, où le lyrisme se mêle aux théories et aux hypothèses les plus abstraites, et qui, avant d'être l'objet des railleries de Voltaire, était assez obscurément attaqué par un pamphlet du docteur Procope, fArt de faire des garçons.
Mais, malgré la faveur du ministre, Maupertuis récoltait ce qu'il avait semé : il eût voulu dominer et il se sentait isolé; et l'état de neutralité armée, qui était le sien, devait, à la longue, lui paraître insoutenable. Le
1. Griinin, Correspondance littéraire (Fume, 1820], t. V, p. 245; décembre 17G6.
ÉLÉOMORE OB BORCE. 301
roi de Prusse le pressait de venir à Berlin ; il partit et fut reçu comme Aristote à la cour de Philippe deMaccdoine. Les reines lui firent raccueil le plus flatteur; et, à leur exemple, chacun s'empressa de lui faireféte. Maupertuis, que nous avons vu amoureux jusqu'au milieu des glaces de Tornéa, retrouva, à la cour de la reine mère, une jeune personne dont la beauté avait, au précédent voyage, fait sur lui une vive impression, Éléonore de Borck fille d'honneur de la princesse, d'une maison des plus anciennes de la Poméranie. La famille, malgré la considération dont était entouré le personnage, malgré la faveur dont il était l'objet, éprouvait quelque éloignement pour une alliance fort inégale du côté des aïeux. Mais le roi ayant approuvé hautement les sentiments du géomètre français, il fallut consentir de bonne grâce à une union à laquelle la principale intéressée ne répugnait d'aucune sorte, et l'heureux Maupertuis put chanter son triomphe comme il avait chanté sur son sistre son amoureux martyre ^ Il dut, toutefois, retourner en France pour obtenir un consentement que son vieux père ne se pressait pas de donner, sachant bien que ce mariage lui enlevait un fils. Il avait également à solliciter Tagrément du roi de France-, mais cette permission, on l'a dit précédemment, fut gracieusement accordée, et le brevet
1. Manportuis était assez mélomane pour se faire suivre de son instrument jusqu'en Laponie; mais son succès fut médiocre, comme il Tavoue avec modestie. «... Us ne font guère plus de cas de notre musique que de notre astronomie, et ma guitare n'a point du tout réussi aTec eux. » Recueil de la Société des bibliophilet français, U VI. (1S39}. Lettre de Maupertuis à madame d« \«c\xkVW%^ Pé\]o, 6 arril 17379 p. 8.
302 UN POUVOIR DE SATRilPB.
de soiiie du royaume conçu dans les termes les plus bienveillants et les plus honorables (IS avril 174a) ^ Il remit, en partant, sa pension à TAcadémie des Sciences. Il est vrai qu'il allait Téchanger contre une autre de quinze mille francs, et le titre de président de TAcadémie de Berlin qui relevait au niveau des présidents des cours supérieures, avec un pouvoir de satrape. « Monsieur de Maupertuis aura la présidence, indépendamment des rangs, sur tous les académiciens honoraires et actuels , et rien ne se fera que par lui ; ainsi qu*un général gentilhomme commande des ducs et des princes dans une armée, sans que personne s'en offense^. »
Il alla s'établir à l'extrémité de Berlin, dans une maison spacieuse voisine du parc royal, et qu'il devait transformer en arche de Noé. Son ami et subordonné Formey nous a laissé une description de cet intérieur et de divertissants détails sur l'amour du président pour les bètes, qui aideront au portrait.
La maison de M. de M., nous dit-il, ëtoit une véritable ménagerie, remplie d'animaux de toute espèce, qui n'y entretenoient pasla propreté. Dans les appartements, troupes do chiens et de chats, perroquets, perruches, etc. Dans la basse-cour,