‹ Voltaire et la société au xviii siècleChapitre 220 sur 342 · L'ACADÉMIE ÉRIOÉB EN TRIBUNAL · texte numérisé non relu

L'ACADÉMIE ÉRIOÉB EN TRIBUNAL

à Berlin. Quel parti allait- il prendre et quel genre (Inaction allait-il exercer contre Kœnig? Il résolut de lui intenter une sorte de procès, non devant les tribunaux ordinaires mais devant rÂc^démie royale de Berlin, dont il était le président. L'influence considérable qu'il ne pouvait pas ne point avoir sur tous ses meni* bres eût dû suffire pour lui faire entrevoir le peu de convenance et même Todieuxd'un tel excès d'autorité. Mais la passion n'est pas en peine d'arguments pour justifier ses emportements et ses écarts. L'Académie, qui par goût n'eût sans doute pas recherché une pareille mission, n'eut point la fermeté de se déclarer incompétente, et se laissa transformer docilement en un tribunal d'honneur, s'estiaiant apte à décider d'une question qui n'était pas aussi complètement de son ressort qu'on pourrait le croire. Sans parler des deux curateurs et des deux honoraires, gens de marque « qu'on n'agrège aux sociétés littéraires que pour en relever l'éclat », le jury était un composé de chimistes, de botanistes, d'anatomistes, d'astronomes et de lettrés, d'un mérite incontestable, chacun, dans les branches de connaissaucesauxquolles il s'était voué, mais tous assez étrangers à ces matières. « Pour dire la chose sans détour et comme elle est, s'écrie l'inculpé, tous les juges auxquels on pourrolt accorder les lumières requises, pour prononcer par eux-mêmes et avec connoissance de cause dnn^ cette affaire se réduisent à MM. de Maupertuis et Euler ^.. d

1. Appel au public du jugement de VAcndémle royatfi de Uêrlin (Leyde, 1753), p. 79, 80. Eiamen des droits de TAftAdérnld #t d9 la conduite de ses membres.

322 BNOUÉTB.

Pour partir de rennemi, Tobservation n*en est pas moins fondée, car la question ne devait pas se restreindre h une simple recherche de fraude ; et le débat ne tarderait pas à prendre les proportions d'une dispute philosophique qut'. tout le monde serait loin d'entendre également. Maupertuis et son groupe crurent, toutefois, que leur tAchc se bornait à convaincre de faux le professeur do la Haye, et ce fut à quoi Ton s'attacha avec une persistance, un zèle, qui allaient dépasser les limites d'une enquête scientifique et se transformer en persécution.

Sur la réponse de Kœnig, qui convenait ingénument qu'il n'avait eu à sa disposition qu'une copie du fragment de Leibnitz, Maupertuis écrivit au marquis de Paulmy, notre ambastadeur en Suisse, pour le prier de faire rechercher à Berne, parmi les papiers de Ilenzi, cette lettre qu'il avait toutes raisons de supposer fabriquée. Cet Ilenzi avait été condamné et exécuté pour crime de sédition dans sa patrie *, et il pouvait se faire que l'on trouvât, parmi les pièces saisies lors de son procès, cette lettre, l'objet des mortels soucis du président. Mais ce n'était là qu'une possibilité, une probabilité, si Ton veut; et il était excessif, on en conviendra bien, de prétendre que cette lettre eût été gratuitement supposée, par la seule raison qu'elle ne se rencontrait pas au nombre des papiers de Henzi, Il est vrai que les recherches n'en demeurèrent pas là, et que, sur les instances personnelles de Frédéric,

I9 C*e8l cet Henzi, très-reiqarquable figure, poëte et révotqlionnaire f^uistie, décapité ù Berne, le IG juillet 1740, que Ussirig avait choisi pour lo héros d'une tragédie laissée inachevée.

HESULTAT NÉGATIF. 323

elles furent reprises partout où ron eut quelque espoir de déterrer la correspondance de Leibnitz. ABâle, particulièrement, Jean Bernouilli se chargea de l'enquête. Kœnig était aussi intéressé que Maupertuis au succès, et il fit de son côté toutes les démarches apparentes pour arriver à un résultat. Mais, des deux parts, la peine que Ton se donna fut en pure perte, et la lettre de Leibnitz à Hermann ne se retrouva point, dénoùment annoncé à Favance par Maupertuis et les siens*.

Deux sommations, la première datée du 8 octobre, la seconde du 11 décembre 1751, écrites Tune et l'autre parFormey, au nom de l'Académie, avaient déjà suffisamment indiqué les proportions d'un débat qu'il eût mieux valu laisser vider aux deux adversaires. Kœnig paraît d'abord assez effrayé de l'orage qui gronde sur i^a tête; il se confond en protestations d'amitié, et semble désespéré d'avoir été si mal compris^* Mais ces soumissions eurent un eifet tout contraire à celui qu'il en attendait. En réponse à la lettre quelque peu entortillée qu'il adressait à Maupertuis, ce dernier, après lui avoir longuement démontré comme quoi ces poursuites étaient d'intérêt public, concluait superbement par ces quelques lignes, qui étaient presque une sentence : « Ceci, monsieur, n'est donc point mon affaire, je n'y suis impliqué que

1. Mauperluis, OEnvre« (L>on, 17G8), t. II, p. 277, 278. I.eU tre XI, sur ce qui s'est pn^sû ù l'oceasion du principe de la moindre quanlité d'action.

2. Appel du jugement au public (Ley de, t75d), p. 132-137. Let de Kœnig à Maupertuis, en date du 10 décembre 17^1 »

324 INTERVENTION D'ËULKR.

comme membre de l'Académie ; c'est TafFaire de la compagnie, qui assurément est en droit d'exiger de vous de produire l'original d'une lettre qui intéresse ses membres, ou de juger à cet égard de TOtre impuissance ; et elle veut bien attendre encore un mois cette production K » Maupertuis ne voyait sa réhabUi' tation scientifique que dans une condamnation, et il savait que rien n'était plus aisé que de l'obtenir. U avait d'ailleurs trouvé un ami zélé et un champion des plus dévoués dans le célèbre Ëuler, qui se mit au service de ses ressentiments avec plus de passion que de prudence, et ne contribua pas peu à entraîner l'Académie ^.

L'auteur de Y Essai de Cosmologie^ tout en soufflant le feu, ne demandait pas mieux que de se donner des airs de générosité et de mansuétude. Le matin même de l'arrôt, il adressait au curateur de Keith une lettre où il déclarait qu'il ne désirait de Kœnig aucune réparation et oii il priait l'Académie de s'en tenir uniquement à la vérification du fait^ Le jeudi 13 avril 1782, la compagnie se réunissait au nombre de vingt-deux membres \ Après lecture du rapport latin d'Euler, le curateur recueillit les voix qui furent unanimes contre

1. Appel duJHfiement au public (Leyde, 17 53) p. 140, 141. Lettré de Mauperluis à Kœnig; Berlin, 23 décembre 1751.

2. Journal des Savanls (mars 1868), p. 146, 147. Euler et ses travaux, par J. Bertrand.

3. Jugement de l* Académie royale des sciences et belles-lettres^ p. 24. Lettre de Maupertuis adressée au curateur de Keith.

4. Ibid,, p. 23. Dans le protocole de l'assemblée, l'on troave Tingt-quatre académiciens ; mais les deux derniers étaient des étrangers, Hesse et Uerzel.

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