PLAISANTE IMAGINATION
Sou imagiDation s'exaltait tous les jours davantage: il rêvait, combinait, machinait les plans d'évasion les plus extravagants.
J'allais, raconte Collini, quelquefois promener avec lui dans un grand jardin dépendant de la maison. Lorsqu'il désirait ôlre seul, il me disait : a A présent, laissezr^moi un peu révosser.i C'était son expression, et il continuait sa promenade. Un soir, dans ce jardin, après avoir causé ensemble sur sa situation, il me demanda si je saurais conduire un chariot attelé de deux chevaux. Je le ûxai un moment, et comme je savais qu il ne fallait pas contrarier sur le champ ses idées, je lui répondis affirmativement. « Écoutez, me dit-il, j'ai imaginé un moyen de sortir de ce pays. Vous pourriez acheter deux chevaux, il ne paraîtra pas étrange que Ton fasse une provision de foin. — Eh bien, monsieur, lui dis-je, que ferons-nous du chariot, des chevaux et du foin? — Le voici : nous emplirons le chariot de foin ; au milieu du foin nous mettrons tout notre bagage. Je me placerai déguisé, sur le foin, et me donnerai pour un curé réformé qui va voir une de ses filles mariée dans le bourg voisin. Vous serez mon voiturier. Nous suivrons la route la plus courte pour gagner les frontières de Saxe, où nous vendrons chariot, chevaux et foin ; après quoi, nous prendrons la poste pour nous rendre à Leipsig. » Il ne pouvait s'empêcher de rire en me communiquant ce projet, et il accompagnait son récit de mille réflexions gaies et singulières. Je lui répondis que je ferais ce qu'il voudrait et que j'étais disposé à lui donner toutes les preuves de dévouement qui dépendraient de moi; mais que ne sachant pas l'allemand, je ne pourrais répondre aux questions qui me seraient adressées. Que, d'ailleurs, ne sachant pas trèsbien conduire, je ne pouvais répondre de ne pas verser mon pasteur dans quelque fossé, ce qui m'affligerait beaucoup. Noos finîmes par rire ensemble de ce projet. Il ne tenait pas beaucoup à le réaliser, mais il aimait à imaginer des moyens de sortir d'un pays où il se regardait comme prisonnier. « Mon ami, me dit il, si la permission d'aller aux eaux ne vient sous peu de tems, je saurai de manière ou d'autre sortir de l'île (ÏAlcine ' .
1. GoUini, Mon séjour auprès de Voltaire {^am y 1807), p. 53, 54, 55.