FRÉDÉRIC SE FACHE
Enfin arriva un mot du roi. a Je vous donne en cent à deviner sa réponse. Il m'a fait écrire par son factotum qu'il y avait des eaux excellentes à Glatz, vers la Moravie. Voilà qui est horriblement vandale et bien peu Salomon; c'est comme si on envoyait prendre les eaux en Sibérie. Que voulez-vous que je fasse? Il faut bien aller à Potsdam; alors il ne pourra me refuser mon congé ^ » Mais pour habituer son monde à cette idée de départ et n'autoriser aucune espérance, il ne laissait échapper une occasion de rappeler sa volonté bien formelle d'aller à Plombières. Cela fit perdre patience au peu endurant philosophe de Sans-Souci, qui lui décochait le poulet peu tendre qu'on va lire.
Il n'ëloit pas nécessaire que vous prissiez le prétexte du besoin que vous me dites avoir des eaux de Plombières, pour me demander votre congé. Vous pouvez quitter mon service quand vous voudrez; mais avant de partir, faites moi remettre le contrat de votre engagement, la clef, la croix et le volume de poésie que je vous ai confié. Je souhaiterais que mes ouvrages eussent été seuls exposés à vos traits et à ceux de Kœnig. Je les sacrifie de bon cœur à ceux qui croient augmenter leur réputation en diminuant celle des autres; je n'ai ni la folie ni la vanité de certains auteurs. Les cabales des gens de lettres me paroissent l'opprobre de la littérature. Je n'en estime cependant pas moins les honnêtes gens qui les cultivent. Les chefs de cabale sont seuls avilis à mes yeux'.
1. Voltaire, Œuvres complètes (Beucliol), t. LVI, p. 289, 290. Lettre de Voltaire à madame Denis; à Berlin, le 15 mars t753. Cette opiniâtreté de Frédéric était bien connue à Paris, où du reste Vollaite s'y prenait de façon à ce qu'on n'ignorât rien de ce qui avait rapport à lui ; d'Argenson écrivait à cette époque dans son curieux journal : a Le roi de Prusse ne veut absolument pas laisser sortir le poêle Voltaire de ses États. Voltaire lui a écrit qu'il lui demandait la liberté ou la mort,,» » Marquis d'Argenson. Mémoires (Jannet), t. IV, p. 127.
2. Beuchot, qui ignorait la date de ^t^jÊÊÊÊÊÊÊ^f^ê, ^qv^eVa^cA.
3î>i BRUSQUE DÉTERMINATION.
Cela était dur, tant soit peu brutal dans le fond comme dans la forme, et tout autre que Voltaire ne se fût pas relevé d'un tel coup de massue. Mais ce n'était pas en disgracié qu'il voulait partir ; il charge Tabbé de lui ménager une entrevue et aunoace son arrivée à Potsdam.
Cher abbë, votre slylo ne m'a pas paru doux. Vous êtes ud franc secrétaire d'Élat; mais je vous avertis qu'il faut que je vous embrasse avant mon départ. Je ne pourrai vous baiser, car j'ai les lèvres trop enflées de mon diable de mal. Vous vous passerez bien de mes baisers, mais ne vous passez point, je vous en prie, de ma vive et sincère amilié. Je vous avoue que je suis désespéré de vous quitter et de quitter le roi; mais c'est une chose indispensable. Voyez avec le cher marquis*,
classée à sa vraie place, et rargumentation ingénieuse de M. Fols- Bet, qui veut quVlIesoil du 20 ou du 30 décembre 17 52, porte à faux, ce qui ne nous est que trop facile h détiiontrer, les preuves en main; car ce billet peu gracieux, comme cela sera dit plus lolo, fut inséré, par les soins mOmes du roi, dans les Gazettes de Hollanie ei d'Utrechty avec la dale du 1(> mars. Ajoutons que Ton a retrouvé au Archives du cabinet de Berlin, à la dateaussidu 16 mars, le projetée cette même lettre quMl est assez piquant de comparer au billet rédigé par l'abbé de Prades. Le voici : a Qu'il peut quitter ce service quand il lui plaira ; qu'il n'a pas besoin d'employer le prétexte des eaux de Plombières, mais qu'il aura la bonté, avant que de partir, de me remettre le contrai de son engagement, la clef, la croix et le volume de poésie que je lui ai confié; que je voudrois que lui et Kœnig n'eussent attaqué que mes ouvrages, que je les sacrifie de bon cœur à ceux qui ont envie de dénigrer la réputation des autres ; que je n'ai point la folie et la vanité des auteurs, et que les cabales des gens de lettres me paroissent le comble de Tavilissement. » OEuvres de Frédéric le Grand (Berlin, Preuss.), t. XXII, p. 308, 309.
1. D'Argens. Nous avons vu Voltaire, après son procès avec Hirsch, s'établir un instant au Marquisat, peniiaut l'absence de l'auteur des Lettres juives. Mais depuis longtemps celui-ci avait repris son poste auprès du roi. « De Berlin, 3l août... Le marquis d'Argens, ctiambellan du roi , qui a fait un voyage en Italie , et qui s'est arrêté