‹ Voltaire et la société au xviii siècleChapitre 297 sur 342 · L'(EI»VRE DE POBSHIE · texte numérisé non relu

L'(EI»VRE DE POBSHIE

fort jusqu'à ce que le trésor qui était à Leipsick fût arrivé ; et il me signa ce beau billet.

« Monsir, sitôt le gros ballot de Leipsick sera ici, où est Fœuvre de poèshie du roi mon maître, que Sa Majesté demande, et l'œuvre de poèshie rendu à moi, vous pourrez partir ou vou> paraîtra bon. A Francfort. t«dejuint753. FRAYTAG, résident du roi mon maiire. • J'écrivis au bas du billet, Bon pour fctÂWt't de poèshie du roi votre maître : de quoi le résident fut très* satisfait.

Le n de juin arriva le grand ballot de poèshie. Je remis ûdèlement ce sacré dépôt, et je crus pouvoir m'en aller sans manquer à aucune tète couronnée : mais, dans l'instant que je partais, on m'arrête, moi, mon secrétaire et mes gens; on arrête ma nièce; quatre soldats la traînent au milieu des boucs chez le marchand Smith, qui avait je ne sais quel titre de conseiller privé du roi de Prusse. 6e marchand de Francfort se croyait alors un général prussien : il commandait douto soldats de la ville dans cette grande affaire, avec toute Timportance et la grandeur convenables. Ma nièce avait un pam^eport du roi de France, et, de plus, elle n'avait jamais corrigé les vers du roi de Prusse. On respecte d'ordinaire les dtnnoM dans les horreurs de la guerre; mais le conseiller Smith et le résident Freytag, en agissant pour Frédéric, croyaient lui faire leur cour en traînant le pauvre beau sexe dunn Iua Imuci).

On nous fourra tous dans une espèce d'hôtellerie, à la porto de laquelle furent postés douze soldats: on en mit quatre uutreii dans ma chambre, quatre dans un galetas ouvert à tuuA lent vents, où l'on fît coucher mon secrétaire sur de la paille, Ma nièce avait, à la vérité, un petit lit; mais ses quatre soldats, avec la baïonnette au bout du fusil, lui tenaient lieu de rideaux et de femmes de chambre.

Nous avions beau dire que nous en appelions à César, que Tempereur avait été élu dans Francfort , que mon secrélaira était Florentin et sujet de Sa Majesté impériale, que ma nièce et moi nous étions sujets du roi Très-Chrétien, etquenousn'avionn rien à démêler avec le margrave de Brandebourg : on nous répondit que le margrave avait plus de crédit dans Francfort que l'empereur. Nous fûmes douze jours prisonniers de guerre, al il nous fallut payer cent quarante écus par jour.

Le marchand Smith s'était emparé de tous mes effets, qui me furent rendus plus légers de moitié. On ne pouv«Uj^||r

438 UNE ANGIBNMB CONNAISSANCE.

plus chèrement YcRuvre de poèshie du roi de Prusse, Je perdit environ la somme qu'il avait dépensée pour rae feire venir chez lui, et pour prendre de mes leçons. Partant nous fômes quittes.

Pour rendre Taventure complète, un certain Van Dureiii libraire à la Haye, fripon de profession et banqueroutier par habitude, était alors retiré à Francfort. C'était le môme homme à qui j'avais fait présent, treize ans auparavant, du manuscrit de V Aîiti'Machiavel de Frédéric. On retrouve ses amis dans l'occasion. II prétendit que Sa Majesté lui redevait une vingtaine de ducats, et que j'en étais responsable. 11 compta Tintérét et l'intérêt de rinlérôl. Le sieur Fichard, bourgmestre de Francfort, qui était même le bourgmestre régnant, comme cela se dit, trouva, en qualité de bourgmestre, le compte très-juste, et, en qualité de régnant, il me fit débourser trente ducats, en prit vingt-six pour lui, et en donna quatre au fripon deli* braire.

Toute cette affaire d'Ostrogoths et de Vandales étant finie, j'embrassai mes hôtes, et je les remerciai de leur douce réception *.

Peut-on décrire mieux, mieux peindre, donner aux moindres incidents un mouvement, une vie, une couleur, un comique, une réalité plus palpables? Qui doute, qui saurait douter que cela ne se soit passé absolument comme on le raconte? Ce Freytag et ce • Schmid ne paraît-il pas qu'on les reconnaîtrait entre mille? Et comment ne ressembleraient-ils point, comment in venter de pareilles choses? aV œuvre de poëshieii> surtout, cela ne s'imagine point. Disons, pourtant, qu'il y a à retrancher et à modifier à ce récit plus plaisant que sincère dans toutes ses parties, qu'il y aura même à y ajouter. Voltaire, d'ailleurs, ne sut pas tout, et c'està regretter, car il eût embelli de plus d'un traitée

1. Voltaire, OEuvres complètes (Beucliol), t. XL, p. 93 à 96. Mé- ^ moires pour servir ^ la \le de M, die Voltaire, écrits par lui-même.

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