MESSAGE EXTRAVAGANT
compromettrait personne; il ne s'agirait que d'avoir la bonté de m'écrire une lettre par laquelle il fût dit que j'appartiens à Sa Majesté^ et que le dessus de la lettre portât le titre qui serait ma sauvegarde; par exemple : à M. de... ^ chambellan de Sa Sacrée Majesté^ et on me manderait dans le corps de la lettre que je dois aller à Vienne sitôt que ma santé le permettra ^ » Ce second message était encore plus fou que l'autre. Demander à un ministre de l'empereur de lui donner, dans une lettre écrite ad hoCy un titre qu'il n'avait point et qui fût venu trop tard, lors même qu'on l'eut obtenu, s'il avait fallu en attendre l'expédition, c'était là une de ces énormités comme n'en peut enfanter qu'une tête en ébuUilion, un cerveau détraqué et véritablement malade. Et pourtant, par une de ces incroyables réactions qui lui sont ordinaires, au moment où l'on doit se le figurer le plus emporté, le plus exaspéré, il a retrouvé tout son calme. Il entretient ses amis de son aventure avec ce flegme, cette philosophie, que l'on n'a communément qu'en face du malheur d'autrui. C'est, sans qu'il y songe, de la résignation chrétienne, belle et bonne. « Mon cher ange, il faut savoir souffrir, s'écrie-t-il ; l'homme est né en partie pour cela^. » Au moins, une consolation lui venait-elle à ce moment même (9 mai), et allait-il
1, Voltaire, OEuvrcs complètes [beuchot) , t. LVI, p, 323, 324. Lellre de Voltaire à M***; à Francfort, au Lion d'Or, 7 juin 1753.
2. Ibid., t. LVI, p. 325. Lettre de Voltaire à d'Argental. Cette lettre doit être antérieure au 9 juin, puisqu'il y est dit que madame Denis est encore à Strasbourg. L'adresse qu'il donne est : « A Francfort-sur-le-Mein, sous i^enveloppe de M. James de la Cour, ou, si vous voule'iy à Moi ciiélif, au Lion d'Or, »
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trouver un appui de plus, un appui purement moral, il est vrai, dans la présence de madame Denis, qui, au fait de tout par sa lettre et redoutant une captivité illimitée, était accourue pour partager ses peines et sa prison.
Cet auxiliaire ranima le vieillard, ils seraient trois pour combattre ; et madame Denis, par cela seul qu'elle était femme, ne laisserait pas d*embarrasser l'ennemi. Aussitôt informée de ce qui se passait, elle avait écrit à l'envoyé de Prusse en France, lord Keith, pour implorer ses bons offices. Tant qu'il était resté à Berlin, le ci-devant grand maréchal d'Ecosse, avait été des soupers de Sans-Souci, et, comme il ne partit qu'à la fin d'août 175i, il avait eu tout le loisir, une année durant, de connaître et d'apprécier le poète ; et lorsqu'il prit congé, ce dernier l'avait chargé d'un paquet pour sa nièce*. Voltaire nous a donné, si on ne l'a pas oublié, des détails curieux sur les habitudes et les mœurs du bon Écossais. Lord Maréchal va nous dire, de son côté, ce qu'il pense de l'auteur de la Henriade. Il est vrai que son indépendance n'est pa^ complète. Des instructions formelles étaient venues de Berlin à Paris; il fallait à tout prix récupérer le livre de poésies, ainsi •que le titre des pensions du chambellan démissionnaire, et notre diplomate avait déjà fait entendre à madame Denis qu'il n'y avait pour son oncle de sûreté que dans une absolue soumission. La lettre qui suit sent son paysan du Danube, son homme d'esprit, avec
1. Voltaire, OEuvres complètes (Beuchot), t. LV, p. 639. Lettre de VoUaire à madaDie Denis; à Potsdam, le 24 août 1751.