‹ Voltaire et la société au xviii siècleChapitre 310 sur 342 · SA LETTRE A IIILORD MARÉCHAL · texte numérisé non relu

SA LETTRE A IIILORD MARÉCHAL

une petite teinte de cynisme. Il y a là des traits nouveaux et inédits qui contrarient légèrement le portrait idéal de Jean-Jacques; le personnage de Plutarque se combine avec Thomme de son temps, un philosophe un peu désenchanté, qui, après avoir lutté et s'être sacrifié, a pris sa mesure dans son fauteuil, et souhaite finir paisiblement une vie traversée par les persécutions, la détresse, toutes les incertitudes de la proscription et de l'exil.

J'espère, madame, que vous aurez vu votre oncle pour votre satisfaction et son profit. Votre bon sens et douceur le calmeront et le remettront, je me flatte, à la raison. Noubliez pas surtout le contrat. Tai répondu au roi mon maître de votre honnêteté, je ne m'en repents pas ; mais je suis embarrassé du retardement, et si je ne Tai pas bientôt, je ne saurais que dire. Il y a aussi certains écrits ou poésies qu'il me faut ; je compte sur votre bon esprit, et permettez-moi de vous représenter encore que votre oncle, s'il se conduit sagement, non-seulement évitera le blâme de tout le monde, mais qu'en homme sensé il le doit par intérêt ; les rois ont les bras longs.

Voyons les pays (et ceci sans vous offenser) où M. de Voltaire ne s'est pas fait quelque affaire ou beaucoup d*ennemis. Tout pays d'inquisition lui doit être suspect; il y entrerait tôt ou tard. Les musulmans doivent ôtre aussi peu contents de son Mahomet que l'ont été les bons chrétiens. Il est trop vieux pour aller à la Chine et devenir mandarin, en un mot, s'il est sage, il n'y a que la France qui lui convienne. Il y a des amis, vous l'aurez avec vous pour le reste de ses jours, ne permettez' pas qu'il s'exclue delà douceur d'y revenir, et vous sentez bien, s'il lâchait des discours et des épigrammes offensantes envers le roi mon maître, un mot qu'il m'ordonnerait de dire à la cour de France suflBraitpour empêcher M. de Voltaire de revenir, et il s'en repentirait quand il serait trop tard. Genus irritabile vatum, votre oncle ne dément pas le proverbe; modérez-le, ce n'est pas assez de lui faire entendre raison, forcez- le de la suivre. Horace, me semble, dit quelque part que les vieillards sont babillards; sur son <iwV.otvvii& \q \a\s vous faire un conte.

CARAVAJAL. 461

Quand la discorde se mit parmi les Espagnols conquérants du Pérou, il y avait àCusco une dame (Je voudrais que ce fût plutôt un poëte pour mon histoire) qui se déchaînait contre Pizarro: Un certain Caravajal, partisan de Pizarro et ami de la dame, vint lui conseiller de se modérer dans ses discours; elle se déchaîna encore plus. Gara va jal, après avoir tâché inutilement de l'appaiser, lui dit : « Comadre, vio que para hazer callar una muger es menester apreiar la gar ganta » (ma commère, je vois que pour faire taire une femme il faut lui serrer le gosier), et il la fit dans le même moment pendre au balcon. Le roi mon maître n'a jamais fait de méchancetés, je défie ses ennemis d'en dire une seule ; mais si quelque grand et fort preisser, offensé des discours de votre oncle lui donnait un coup de poing sur la tète, il l'écraserait. Je me flatte que quand vous aurez pensé à ce que je vous écris, vous serez convaincue que le meilleur ami de votre oncle lui conseillerait comme je fais, et que c'est par vraie amitié et sincère attachement pour vous que je vous parle si franchement; je voudrais vous servir, je voudrais adoucir le roi. Empêchez votre oncle de faire des folies, il les fait aussi bien que des vers, et qu'il ne détruise pas ce que je pourrais faire pour vous à qui je suis fidèlement dévoué. Bon soir; ne montrez pas ma lettre à votre oncle, brûlez-la, mais dites-lu; en bien la substance comme de vous même *.

Cette lettre est spirituelle, mais son apparente bonhomie ne nous en impose pas, et la plaisanterie nous y semble aussi déplacée que cruelle. Sans doute, Voltaire eût couru quelque péril à s'aventurer dans un pays d'inquisition, et l'on a dit que la peur du Saint- Office était ce qui l'avait constamment empêché de visiter l'Italie. Mais ce n'est pas toujours par des crimes que Ton se ferme l'accès de la patrie, et il y avait un

] . Varnhagen von Ense, DenkwOrdigkeiten und vermischte Schri[ten Leipsig, 1859), t. VllI, p. 212, 213,214. Lettre de milord Mareciial à madame Denin.

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